Quid des IA qui permettent à Trump de fanfaronner sur un avion qui balance de la merde sur les manifestants, lorsqu’il suffit de revenir à la folie des années 60 et d’un réalisateur un peu fantasque qui imagine façon dessin animé « Live Action » le personnage de Mister Freedom qui, comme son nom l’indique est un vecteur de… liberté.
Notre chevalier est un étrange bonhomme au look clownesque qui mêle style de joueur de foot américain à celui de Captain America. Un peu niais quoique dédié jusqu’à l’os à la cause américaine, il débarque chez de pauvres bougres (+1 si la famille est afro américaine) en train de diner en famille pour les agresser violemment en leur hurlant le slogan de la nation à base de FREEDOM. On comprend très vite qu’il est là pour remettre dans le droit chemin ceux qui n’adhèrent pas parfaitement à la moralité souveraine du grand patron.
Mais sa mission ne risque pas de s’arrêter pas aux frontières américaines car malheureusement, les idiots de français dirigés par Super French Man, montrent des signes de coercition plutôt dérangeante avec Red China Man et Moujik Man.
Missionné par le grand patron, Mister Freedom débarque donc à Paris afin de ramener les français faibles et pleurnichards (je n’invente rien, c’est dit dans le film) à la soumission américaine.
Outre la présence d'un Serge Gainsbourg grimé en pianiste rallié à la cause, toute une troupe de jeunes gens très libres dans leurs moeurs, l’accueillent à grand renfort de banderoles et de cris d’amour. On trouvera aussi Marie Madeleine, jouée par Delphine Seyrig aussi pimbêche que vamp qui le guidera tout le long du film pour le garder dans la ligne mère de son patriotisme.
De là, le film suit la folie meurtrière de Mister Freedom qui, tout en usant de psaumes chrétiens et de citations venues directement des présidents états-uniens, détruit les monuments français, tue des foules d’innocents et menace le monde, tout simplement.
Servit par des décors bon marché qui fonctionnent parfaitement dans leur jus, le film a pourtant quelque chose d’affreusement glaçant. Pourquoi ? Parce que… Mister Freedom c’est un mini Trump. Il est exubérant, il traite les femmes de manière ignoble, se débarrasse des gens comme s’ils n’étaient rien et détruit les 3/4 de la France par simple orgueil.
Bien sûr William Klein critique ouvertement l’Amérique et ne s’en cache pas. Il avoue même s’être servit de réels discours de Bush père pour certaines répliques de son Mister Freedom. Les U.S.A. ne sont pas les seuls critiqués néanmoins. Les russes représentés pas un Moujik Man en mousse en prennent aussi un coup ainsi que le régime maoïste de Red China Man et son dragon gonflable qui fume de partout.
Quant à Notre Super French Man qui est littéralement un ballon de baudruche… on a pas besoin de commenter davantage.
Si le film est sorti dans une ère de contestation (les manifestations de mai 68) il est encore plus fort aujourd’hui je crois. Une sorte de prédiction de ce que cause déjà la folie d’un homme comme Trump.
Mais bon, s’il est un message à garder à la fin de ce film, c’est bien celui que la pugnacité et la résistance des peuples, finit par faire tomber les monstres.
Ps : William Klein a dit que les trotskistes avaient beaucoup aimé le film à sa sortie, j’dis ça, j’dis rien...
Sous un soleil en noir et blanc, beau à se dorer la pilule, beau à refléter la lame d’un couteau mortel. L’un comme l’autre, ne sont-ils pas voués à la même absurdité ? Aimer, désirer, contempler, tuer. Meursault a la réponse toute faite à cette question : un haussement d’épaules, un « je ne sais pas » auquel Bartleby, issu de la même engeance dirait qu’il préfèrerait ne pas.
C’est beau.
Beau et charmant oui, parce que le soleil c’est aussi le lieu où la pauvreté est plus agréable. Et qu’ils sont beaux dans leur misère ces orientaux. Alger au milieu du XXème siècle est sans doute un tableau idéal de français qui peuvent se pavaner à la fois dans le luxe des bains, des immeubles à l’occidentale, tout en éprouvant une sorte de paternalisme face au charme oriental de l’Algérie.
C’est difficile à entendre, non ? En 2025.
La position de Camus vis-à-vis de l’Algérie a toujours été complexe. Fils d’un pied noir qui ne saura jamais prendre réellement position sur le comportement colonialiste de la France et qui, par L’Etranger pose ses grosses savates et interroge encore aujourd’hui : pour qui il se prend cet étranger qui tue un arabe ? Ou plutôt, pour qui il se prend ce français qui n’a pas pleuré maman ?
Passer du livre au film
Qu’importe la question que vous choisirez — le livre en pose beaucoup, il faudra bien que chacun y trouve son propre axe et réponde tout seul à ses interrogations. Parce qu’encore une fois, si L’Etranger interroge, il n’est là que pour poser une somme de constats. Il laisse Meursault voguer au gré de son pessimisme, en pure abstraction littéraire, un objet philosophique sur pattes, loin d’être incarné.
Et c’est par là qu’on touche au coeur du livre et de sa difficulté à être abordé en tant qu’objet cinématographique. Aucun des personnages n’est véritablement incarné. Ils sont tous des choses stéréotypées, des objets philosophiques qui abordent tous une manière d’appartenir à l’existence. Ils n’ont pas de passé pas plus qu’ils n’ont d’avenir. Leurs mots sont des fulgurances dans le texte (et Camus est doué dans la punchline littéraire).
On pourrait dire que c’est un véritable cadeau à monter en images, parce que ce livre donne l’occasion à un cinéaste de créer sa propre version de Meursault, de donner son propre souffle au geste de la mort. C’est aussi suffisamment abstrait pour supposer les lieux, récréer une Alger à son goût, ses rues et ses intérieurs.
En miroir, L’Etranger est un poison. Le livre pèse beaucoup dans l’inconscient français. Presque tout le monde a lu le livre à l’école et en a un souvenir flottant où maman est morte un jour, comme ça, où un arabe a été tué sur une plage, comme ça. On s’attend tous à quelque chose, on est curieux à l’idée de voir Meursault, cet espèce de dadet mutique, devenir réel.
L’impossible interprétation du silence
Mais voilà, Meursault souffre de ce qu’il est : un concept. Il n’a pas vraiment de corps et ses paroles font difficilement mouches dans un dialogue réel. Si je ne doute pas du travail que Benjamin Voisin a fourni dans son interprétation, il peine à exister à l’écran. Du début à la fin, on y croit pas. Son jeu tient du poseur, d’une sorte d’adolescent qui se regarde jouer, avec une moue boudeuse sur les lèvres et qui, dans un certain sens paraît se trouver assez cool, à sortir les répliques de Camus.
Dans la même veine, Pierre Lottin tire sur la corde de son exécution, en fait des caisses de façon beaucoup théâtrale, sorte de Fernandel au milieu du cirque algérien.
Finalement seule Rebecca Marder tire réellement son épingle du jeu, dans la justesse de sa Marie. Bizarrement c’est aussi l’un des seuls personnages qui s’est vu offert une promotion dans son passage du livre (où elle est quasi-inexistante) au film (où elle devient centrale).
Qu’apporte cette adaptation ?
Cependant, je ne dirai pas que le gros soucis du film se tient sur sa base de personnages en roue libre. Le problème est ailleurs, une sorte de gêne en tant que spectateur à ce qu’est cet objet filmique.
Où veut en venir Ozon ? C’est ma grande question.
Adapter Camus, c’est se confronter obligatoirement à l’Algérie colonisée, à la position politique qu’a tenu Camus (ou n’a pas tenu) et surtout à ce qu’est l’Algérie ces 80 ans plus tard. On ne peut pas juste proposer une retranscription mot à mot de l’Etranger. On ne peut pas faire un joli tableau en noir et blanc qui, aussi esthétique et économique qu’il est, fait du film une sorte d’énergumène bancal.
Et si je parle de transcription mot à mot, j’entends par là qu’Ozon a ramassé chaque ligne de dialogue (et il y en a peu) et les a fait réciter à son casting.
Et après ? Pas grand chose.
Des bizarreries qui ne vont pas au bout : son plaisir à insérer quelques plans très homo-érotique au long du film. Pourquoi pas. Une lecture sous le prisme d’une homosexualité refoulée de Meursault, une critique de la vision très occidentale du bel arabe aux yeux de biche, je suis totalement preneuse. Mais non, le film avorte ça, rendant absolument gratuit sa caméra toute sensuelle sur l’aisselle et l’oeil noir de « l’arabe » du livre.
J’ai cru également à une critique de la ségrégation au sein d’Alger, avec ses arabes réduits au rang d’indigènes. Et il y a avait matière à parler de ça. Les nouvelles générations de chercheurs ouvrent enfin les vannes sur cette histoire balayée par la France. Il existe de plus en plus de livres, d’articles ou de témoignages sur ce noeud historique.
Mais non et toujours non.
On pourra arguer que le cinéaste n’est pas obligé de prendre partie d’un côté et de l’autre. Soit, mais alors pourquoi débuter son film sur la description d’une Alger colonisée ? Pourquoi donner un nom à l’arabe du livre ? Pourquoi lancer ses miettes pour mieux partir en courant ? Une drôle d’impression qu’Ozon a peur de ce qu’il pourrait dire, peur de fâcher ceci ou cela en osant dire quelque chose. Ça et puis le sentiment d’une fascination d’un autre temps pour la misère orientale.
Parce que le film est gênant dans sa manière de faire de tout ce à quoi il touche, une scène pittoresque de l’Algérie. Les gamins miséreux qui jouent au ballon, c’est si charmant. Des femmes voilée de blanc qui se baladent entre elles au milieu de dames occidentales, comme c’est bucolique. Tout à l’air d’être vu par un vieux colon français.
Est-ce une façon de prendre le parti de Meursault ? Peut-être, mais comme le film ne va jamais au bout d’un concept ou d’un autre, on finit, en tant que spectateur à combler les trous.
À la fin du Cinexperience, François Ozon a dit qu’il serait très heureux si après avoir vu son film on voulait relire L’Etranger de Camus. Relire un livre après en avoir vu l’adaptation est une chose commune. Cependant, relire le livre parce que le film est à ce point là casse gueule et truffé d’incohérences que nous sommes obligés, en tant que spectateur, de reprendre depuis le début le maillage premier, c’est autre chose.
Alors oui, cette adaptation m’aura au moins donné le goût de rouvrir mon Camus, de reprendre depuis le début l’itinéraire de cet auteur compliqué. Il m’aura aussi donné envie de me replonger tête la première dans toute l’histoire coloniale de l’Algérie et de réfléchir à ce qu’elle est aujourd’hui. Mais pas pour les bonnes raisons.
Cette adaptation enfin, manque de justesse parce qu’elle n’apporte pas grand chose au livre. C’est un film somme toute assez tiède qui ravira peut-être ceux qui n’ont pas lu le livre ou qui ne s’interrogent pas vraiment sur l’Algérie. Pour les autres, comme moi, j’imagine que le film est assez crispant et manque soit de générosité soit d’une audace réelle.
[L'Etranger de François Ozon, sorti le 29/10/2025 L'Etranger d'Albert Camus, éditions Gallimard, 19/05/1942 Emmenez-moi de Charles Aznavour, 1967]
On dit que l’ennui est la porte ouverte sur l’imaginaire et la rêverie. Qu’il nous en manque aujourd’hui, parce que nos existences sont trop rapide. Les enfants ont trop d’occupations et les adultes sont voués à courir après le temps. Métro, boulot, dodo, la rengaine du pathétique par excellence est devenue une roue de hamster de laquelle il est bien difficile de s’extraire.
Combien rêverait de pouvoir faire un pas de côté, de se défaire du flot de divertissements et du numérique. Prendre du temps pour soi, revenir à une forme de nudité existentielle.
Même les moines cisterciens n’y résisteraient pas, des dollars dans les yeux devant la recrudescence des envies monacales de notre ère.
Le fantasme de la vie simple et des déserts sont l’apanage de celui qui n’y est pas. Mais c’est ce qui permet également d’être coi devant un documentaire de Wáng Bīng où la misère humaine frôle le sublime. Parce que L’homme sans nom l’est justement.
Sans mot, sans nom. Notre gardien du silence, nous le suivons. On essaie de se faire discret même si parfois son regard vers la caméra nous rappelle qu’il sait qu’il n’est pas seul. On s’excuserait presque d’être là. Il faut retenir son souffle et ça, alors même qu’on ne fait que regarder un écran.
Sur la route d’une Chine anonyme, de poussière et de sentiers vides, notre homme marche.
Sorte de céleste clochard, avec ses godasses et sa vieille chapka, il fourre à l’aide d’une pelle, du crottin de cheval dans un sac de chantier. Le ton est donné : l’homme christique, nous allons l’accompagner dans le menu de ses gestes, de ses activités. Il tasse la terre, casse du bois, ramasse des trucs ou prépare des soupes de légumes accompagnées de riz. C’est banal au point d’être oubliable.
Mais le rien chez Wáng Bīng devient une fascination à la frontière du voyeurisme. La beauté réside dans sa capacité à ne jamais dépasser la ligne. Parce qu’il n’y a pas de mot, pas de nom. Parce qu’il n’y a pas de jugement, alors même que le cadre nous a appris qu’aucune image n’est neutre.
Alors politique ? Poétique plutôt. Dans la façon dont la caméra se tient humblement au milieu de la tanière troglodyte de notre errant. Il retire enfin sa chapka. Son visage est vieux mais aussi sans âge et finalement se sont des doigts noirâtres et épais, fourrés de mitaines qui en disent le plus. Ça et ce bol ébréché jusqu’à l’os dans lequel il mange son riz. Un sens des détails, jusqu’à la fortune de ces sacs en plastiques qui décorent son antre.
92 minutes pour cueillir l’essence d’une existence. Suffisamment pour l’avoir à jamais dans notre paysage mental et mais pas trop pour ne pas tomber dans le regard vulgaire d’une personne aisée qui fixerait un marginal.
L’errance est une grâce qui n’est pas donnée à tout le monde et qui ne se cultive que par l’abnégation du soi, pour le monde. Cependant, ne tombons pas non plus dans l’arrogance occidentale qui nous pousse à lever la misère en poésie lorsqu’elle ne vient pas de chez nous.
La pauvreté est filmée dans son labeur. On l’admire, mais on ne voudrait pas être à sa place. Le dénuement et la solitude de cet homme sans nom est également une critique d’une société qui balaie et dépose sur le bord de la route ses marginaux.
Comme d’habitude Wáng Bīng n’hésite pas à remettre sur le devant de la scène ce que la puissance chinoise tente de cacher. De marginaux, en couturières ; de vieillards jetés en hôpital psychiatrique jusqu’aux abandonnés du désert de Gobi. Tout autant de portraits, qui font la splendeur et la misère de la Chine.
Alors on est là, coupable d’aimer le minimalisme de ses documentaires, d’éprouver leur longueur (parfois jusqu’à 9h00). Dans la position d’un spectateur qui n’a que peu de marge pour agir sur ce qu’il voit, il ne nous reste que le pouvoir de l’oeil à faire archive et à ne pas oublier.
C’est comme un manque d’air. Une gêne profonde lorsqu’on voit un film comme celui-ci. Parce qu’il date de 1952 et qu’on le visionne en 2025 en se disant que finalement, les problèmes sont toujours les mêmes et que l’histoire de nos vieux se répète inexorablement et ce même 77 ans plus tard.
Umberto D est un petit retraité de la fonction publique italienne. Il est comme des milliers d’autres, à manifester sans trop de succès, en suppliant avec ses comparses pour l’augmentation de sa pension.
Juste 20% de plus, disent-ils ! Juste ça pour rembourser ses dettes, se loger, manger.
Umberto n’a pas de famille. Personne pour veiller sur sa carcasse vieillissante. Et lui-même a un chien, Flike, un petit Jack Russel bien dressé qui est à la fois une charge car il faut s’en occuper et le nourrir mais aussi son seul compagnon.
Umberto voit peu à peu se resserrer l’étau autour de lui. Son dernier rempart face au drame de l’après-guerre reste sa petite chambre au papier peint baroque d’où sa logeuse souhaite le jeter, pour transformer l’appartement. Pour le pousser dehors, elle fera d’abord coucher un jeune couple dans son lit, puis oubliera toute subtilité, envoyant ses ouvriers faire des travaux dedans, arrachant le papier peint et perçant même le mur.
Alors, notre pauvre vieux n’aura plus rien, que la rue.
La femme de ménage de l’appartement où il vit, se prend de pitié pour lui ou plutôt, partage une existence pathétique comme Umberto. Enceinte d’un des soldats avec qui elle a eu une aventure, cette encore toute jeune femme, vit ses derniers mois d’innocence où il s’agit pour elle, de ne prendre soin que de sa propre personne.
Elle, qui vit encore dans un entre-deux, sont lit même étant un lit de camp posé dans le couloir, est toujours montrée, enfermée dans des espaces clos de la vie ménagère : une cuisine, une chambre, un hôpital. Même lorsqu’elle est dehors, elle est réduite à la tâche : un marché.
Umberto n’en est pas en reste. Et le film ne nous offre jamais un espace de liberté. La camera nous refuse le ciel pour nous laisser face à des murs gigantesques, des colonnes qui n’en finissent pas et Umberto, toujours là, frêle silhouette accompagnée de son chien.
On pourra reprocher au film sa tendance au pathos à cause même de la présence du chien, Flike. La pauvre bête ne doit sa survie qu’à son maître qui lui-même en est réduit à souhaiter mourir. Mais quoi faire du chien ? L’abandonner à un chenil ? À une famille bourgeoise ? Ou mourir avec lui, tout bonnement. Peut-on être à ce point là égoïste et entraîner dans sa chute ses compagnons ?
Sans jamais juger les choix de son vieux, Vittorio De Sica se fait plutôt l’ombre discrète d’une Italie qui ne se mélange pas et où la misère côtoie l’autre monde sans y toucher.
Et Umberto D, qui fut un de ces hommes du grand monde, est incapable, malgré sa misère d’oser l’aumône. Lui qui a gagné sa vie avec honnêteté, lui l’homme de la fonction publique porte son chapeau avec l’élégance de ces vieux qui se refusent à tout déshonneur.
Laissé sur le bas de côté du monde, oublié par son pays, il n’est plus rien, pas même une fourmis travailleuse.
Sans donner de solution, Sica pose plutôt un constat historique et Umberto D est un simple prélèvement sur une journée ou deux d’un pays d’après-guerre qui a encore du mal à tenir en équilibre sur ses ruines.
La même semaine au cinéma (mercredi 6 novembre 2024) sortaient en salle L’Affaire Nevenka, un biopic relatant une affaire de harcèlement sexuel dans la politique espagnole des années 90, et The Substance, un digne représentant du body horror des plus truculents. Bien que diamétralement opposés, ces deux films traitent pourtant d'un même sujet : l’image de la femme.
Entre flashs stroboscopiques et musique techno à se mordre les lèvres de manière suave, The Substance nous rappelle, en deux heures intenses, qu’être une femme de plus de 50 ans équivaut souvent à être mise au placard. Ménopause, seins qui tombent, pattes d’oie, cellulite : autant de réalités que le patriarcat semble voir d’un mauvais œil.
Elisabeth Sparkle, star hollywoodienne au nom scintillant, est écartée de manière brutale de ce monde de paillettes qu’elle a toujours côtoyé. Trop vieille, plus assez belle, désormais inutile selon un lointain cousin de Denethor sans doute (du Seigneur des Anneaux), qui a abattu les trois quarts des mysophones de la salle à sa première apparition. Heureusement pour elle, Elisabeth met la main sur une substance étrange qui lui permet de donner naissance à la meilleure version d’elle-même : Sue, un double sexy et surtout… jeune.
Beauty Water, un film d’animation coréen sorti en 2020, utilisait un procédé similaire : un liquide dans lequel une jeune fille peu attirante devait se baigner pour obtenir un corps parfait. Dans les deux cas, les utilisatrices devenues sublimes et validées par la société choisissent de ne pas suivre les règles, et dès lors, sombrent irrémédiablement dans la disgrâce physique et psychologique.
Malgré l’horreur des corps altérés, il y a quelque chose de fascinant à suivre ces personnages qui se précipitent vers leur perte, totalement accros à leur nouvelle vie. Les actes extrêmes auxquels elles se soumettent ne sont pas si différents de la réalité. On peut faire un parallèle avec la chirurgie esthétique : aiguilles et substances aux effets parfois obscurs sont quotidiennement employées pour gommer les imperfections, créant de véritables addictions.
Martelée par l’image de jeunes femmes à la plastique parfaite, Elisabeth, comme tant d’autres femmes, finit par se détester et grossit l’ampleur de ses propres imperfections. Ce XXIe siècle semble celui de la dysmorphophobie, cette vision altérée de son propre corps. La scène la plus marquante du film, selon moi, n’est pas celle d’une énième esclandre de body horror, mais celle où Elisabeth se contemple dans le miroir, tentant de s’embellir pour son diner avec un vieux camarade, jusqu’à ce que surgisse en boucle le regard de biche et la bouche de rêve de Sue.
Cependant, une chose me chagrine dans ce long métrage. Malgré la qualité des images et les références à n’en plus finir à Kubrick, Society, Cronenberg et autres maîtres du body horror, je me suis demandée tout du long ce que The Substance cherchait vraiment à dire pour mériter la palme du scénario. Soyons honnêtes, le film ne fait que tirer sur l’ambulance. Nous savons tous que la société est dure avec les femmes, que le cinéma et la télévision flirtent dangereusement avec la sexploitation. Tout cela est évident. Bien qu’il soit pertinent de l’exposer jusqu’à la nausée, je regrette l’absence de réelle profondeur dans le personnage d’Elisabeth, avec qui nous restons finalement en surface. Deux sursauts d’audace, liés à sa peur de la solitude et à son auto-flagellation, sont finalement noyés sous les effets de style et les hectolitres de sang.
De plus comme le film ne fait que plonger encore et encore sans jamais s’écarter de son rail, je ne vois pas trop quelle morale en tirer. D’autant que jusqu’au boutisme le personnage d’Elisabeth est humilié. On repassera plus tard pour redorer l’égo des femmes hein.
Cela dit, bien que je sois dure avec ce film et que je remette en question la profondeur de son scénario, paradoxalement, je ne peux nier qu’il soit mille fois plus percutant qu’Anora qui lui, a remporté la palme d’or à Cannes. Mais ça n’engage que moi !
[The Substance deCoralie Fargeat, 2024 Beauty Water de Cho Kyung-Hoon, 2020]
Un fossoyeur dépressif, un acolyte aux airs de benêt qui ne s’exprime que par un gna quasi christique… Dellamorte Dellamore est un film italien de 1994 sorti de dessous les fagots, sorte de fable ubuesque où les morts se réveillent sept jours après leur décès et sont abattus par un fossoyeur plutôt efficace !
Au-delà de questionner notre conception de la mort à travers le prisme du zombie ou d’explorer le genre avec une perspective sociétale, Michel Soavi propose ici un aspect plus philosophique et étrange, qui n’est pas sans rappeler le courant de pensée de l’absurde, avec des références à des figures comme Beckett.
Dans ce film, le protagoniste, Francesco, est un jeune homme cynique bien que pragmatique. Il vit dans le cimetière, partageant son quotidien avec Gnaghi, son colocataire. Leur relation repose sur un équilibre subtil : les monologues intérieurs de Francesco et le silence de Gnaghi. L’arrivée d’une jeune veuve vient bouleverser la routine quelque peu protocolaire de nos deux personnages.
Cette femme, sans véritable identité propre, incarne tous les fantasmes de la belle dame à la plastique parfaite. Elle tombe sous le charme de Francesco, dont les talents de séduction sont, en partie, soutenus par un bel ossuaire. Cependant, alors qu’ils consomment leur passion sur la tombe du mari défunt, elle meurt littéralement de peur en voyant son ex-conjoint se réveiller. Réapparue sous forme de zombie, elle sera finalement abattue par Gnaghi, Francesco étant incapable de porter la main sur celle qu’il a aimée.
Si le film paraît simpliste au début, c’est pour mieux nous prendre de court avec l’apparition de la secrétaire du nouveau maire. Francesco, tout comme le spectateur, est stupéfait de découvrir qu’elle est identique à la veuve ! Ce point déclenche un cycle infernal où Francesco retrouve la femme aimée, la perd, puis rencontre une autre femme, toujours cette même figure, pour finalement la perdre encore. Il est à noter qu’elle n’est jamais nommée. Ce fantasme cyclique, rappelant le personnage de Khari dans Solaris de Tarkovski (1972), confronte progressivement Francesco à son incapacité d’attendre quelque chose de l’Autre.
Le cercle se referme autour de Francesco, dont les actions ont de moins en moins d’impact sur ce qui l’entoure. Qu’il s’agisse de meurtre ou de surnaturel, rien de ce qu’il fait ne parvient à ébranler ni le maire, ni le commissaire, ni, plus généralement, le monde.
En reprenant le concept lévinassien du Soi et de l’Autre, on comprend la sensation de vide que ressent Francesco et son besoin de s’extraire de cette situation. Le film le présente d’abord comme un Soi surpuissant, autonome et plein d’assurance. Mais confronté à l’Autre, il aspire à posséder (la veuve) ; or, Lévinas explique que le Soi cherche à assimiler l’Autre dans une forme de réification. Même Gnaghi, qui découvre à son tour l’amour, cherchera à poser la tête de sa bien-aimée sur un écran cathodique, en faisant une sorte d’autel à l’image de celle qu’il aime. Amour impossible, car elle n’est qu’une tête zombifiée.
Si l’on poursuit cette analyse avec Lévinas, une fois confronté à l’Autre, le Soi comprend non seulement l’impossible assimilation mais aussi l’extériorité de l’Autre. Il ne peut ni le posséder pleinement, ni agir comme s’il n’existait pas. La quête du sens de l’existence s’exprime dans le regard d’autrui, dans l’acceptation de l’Autre avec ses différences. Or, c’est bien cela qui est refusé à Francesco. À plusieurs reprises, il exprime son besoin de reconnaissance, qui lui est sans cesse refusée. Même une série de meurtres qu’il commettra, allant jusqu’à se dénoncer, ne lui sera pas attribuée. Francesco ne peut, en aucun cas, échapper au rôle de fossoyeur assigné dès le début du film. Il n’est rien de plus, enfermé dans la boucle d’un quotidien mécanique.
La fin du film, où Francesco tente une ultime échappée pour fuir la ville, sera brutalement interrompue par une route détruite, rendant toute sortie impossible. Francesco est prisonnier de cette fable. D’ailleurs, la dernière image le montre en figurine dans une boule à neige, un miroir de l’ouverture du film.
Dellamorte Dellamore esquissé ici dans ses grandes lignes, pourrait être encore approfondi. Du scénario aux symbolismes de ses scènes, il y a beaucoup à dire. Les personnages de Gnaghi, de la veuve, du commissaire et même de la vieille femme qui vient régulièrement au cimetière sont autant de facettes d’où l’on peut tirer un flux philosophique.
Œuvre foisonnante, pépite pour cinéphiles qui mériterait d’être portée bien haut, Dellamorte Dellamore souffre peut-être de n’être pas assez spectaculaire pour attirer le grand public. Qu’importe : il est chéri de ceux qui savent lui apporter l’amore.
[Dellamorte Dellamore deMichel Soava, 1994 Solaris d'Andreï Tarkovski, 1972 Le temps et l'autre, d'Emmanuel Lévinas éditions PUF, 2014]
Les médias de masse ont achevé le XXI siècle par leur manière de vilipender à tort et à travers. La faute à quoi, à qui ? Peut-être aux milliardaires qui les possèdent et filtrent les mots, les maux et la parole.
Et, même si internet devient le relais pour une pensée plus libre, force est de constater qu'il faut être à l'aise avec le numérique et ouvert à l'exercice d'une remise en question de ce qui est vu et entendu, ce qui demande du temps et une curiosité que tout le monde n'a pas.
Dès 2004, Patrick Le Lay nous abandonne une phrase qui essentialise les propos de la télévision : "Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible". Annoncé par Bourdieu ou par Serge Halimi dans Les nouveaux chiens de garde, nous sommes là ou las en 2024 en voyant la décomplexion des ultra-riches qui détiennent les médias, nous dire et je cite "je ne vais pas diffuser des choses avec lesquelles je ne suis pas d'accord" brisant par là même le pluralisme journalistique, d'autant que ces personnages sont rarement d’un autre côté que de la droite.
De conception de liberté, on interrogera. C'est que nous sommes globalement mus par notre entourage et la captation directe des écrans. L'évolution heureusement demeure possible, grâce à une émancipation souvent adolescente ou sur le tard, rattrapé par la vie, à son état le plus brutal ; les gilets jaunes n'y faisant pas exception, bien sûr.
Et puis l'histoire des médias et leur servitude on finit par la croiser dans une production improbable où un Schwarzenegger jeune aux muscles saillants joue le héros (Ben Richards) manichéen d'une traque télévisuelle.
Running Man pour le nommer, repose sur l'idée d'un protagoniste qui refuse d'exécuter les ordres de ses supérieurs. Envoyé dans un goulag post-apocalyptique, notre héros parvient à s'enfuir en libérant tous ses comparses avant d'être rattrapé et forcé de participer à une émission à succès où un malfrat est jeté dans une succession de jeux mortels, face à des sortes de gladiateurs choisis par le public même. S'il parvient à leur échapper et à survivre, l'émission lui promet le pardon de ses actes et une vie de rêve. Autrement, c'est la mort.
Cependant, Ben Richards n'est pas coupable de ce qu'on l'accuse. Il se trouve que les images télévisuelles ont été manipulées pour le faire passer pour un monstre.
Ce film, s'il reste un nanars en puissance à cause de ses personnages stéréotypés, des costumes (pourquoi ce justaucorps jaune ??), parvient tout de même à soulever du haut de sa naïveté, une sorte d'évidence : on fait dire ce qu'on veut aux images. Un montage bien maîtrisé peut offrir plusieurs versions d'une même histoire. La force de ces images est décuplée par l'intermédiaire d'un présentateur charismatique. Dans le film il sera Damon Killian, incarné à l'écran par Richard Dawnson lui-même présentateur de jeux dans la vraie vie !
Revenons à la question de l'image et de l'écran. Son caractère autistique a déjà été éprouvé par de nombreux philosophes et sociologues. L'écran happe, annihile toute objectivité. Encore récent (la télévision aura 100 ans en 2027), cet outil recèle une forme de magie au regard. On oublie les effets de coupe, on oublie les raccords entre les plans ou le cadrage. Tout est fait pour donner un sentiment de "vraie vie". Il suffit d'une caméra embarquée à l'épaule, d'un léger vacillement du plan et tout de suite, l'effet du réel est là. On ne pense pas à ce qui se passe en hors champ, comme on oublie que les paroles du journaliste sont formatées d'une quelconque manière. L'écran hypnose, il défait la parole.
Notre Running Man qui tente d'ouvrir les yeux des citoyens sur l'illusion des images n'est pas écouté. Il n'a que sa parole contre celle des lobbies. Aucun moyen pour montrer sa version des faits ; une bataille d'images contre images, de montage contre montage. Malgré tout son love interest récupère les rushs qui l'accablent et trouve un moyen de les diffuser. Tout le monde est coi. Personne ne pense à remettre en question ces nouvelles images. La masse citoyenne se retourne contre le présentateur et appelle à sa mort. On coupe les têtes de l'hydre et elles repoussent. On efface celui qui gêne sans jamais interroger les nœuds qui ont amené à une telle dérive.
De même, notre Vème république est rongée par le spectacle débilisant des chroniqueurs et politiciens qui vont et viennent à la télévision. Une fois ils sont adorés, puis le lendemain détestés. Ce sera à qui présente le mieux, à qui sait le mieux caresser dans le sens du poil les journaleux et leurs patrons. Le jeu politique n'est plus une recherche de justice, d'idéal commun, mais la recherche du bonheur purement individuel, d'une place à gagner, d'un pot-de-vin à recevoir. Dans son essai La vérité est une question politique, la philosophe italienne Gloria Origgi revenait justement sur le glissement de la politique vers une vérité dite d'opinion. A présent que les informations se transmettent à une vitesse inouïe, les dérapages et paroles malheureuses se multiplient. La covid a notamment montré la démultiplication des avis et la montée et la chute des grands bavards des émissions de télévision (cf. Dr Raoult, Olivier Veran). Crève-cœur des partisans d'une certaine forme de lenteur et de sagesse dans la prise de décision, la Covid et globalement notre politique contemporaine a davantage l'allure d'un show américain que d'une recherche sérieuse d'avenir. La sophistique revient à la mode. Il suffit de voir le renouveau du grand oral au lycée. Défendre son opinion mordicus quand bien même on la sait fausse. Le commun disparaît encore une fois au profit d'une gloire solitaire.
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Vivons-nous un temps de spectacles et de divertissements infini ? La peur du sujet sérieux et de l'ennui est prégnante. Tout doit aller vite, doit être concis. Paradoxalement les corps et les têtes s'écroulent sur cette route, incapable de suivre ce rythme. Certains glissent dans les paradis artificiels que sont Netflix ou Tiktok pour ne citer qu'eux, quand l'autre pendant cultive une certaine forme de mélancolie... Clément Rosset disait que le réel, dans sa froideur et son intelligibilité, rendait fou. Incapable de faire face à l'horreur, on ferme les yeux ou alors on devient artiste... C'est-à-dire que l'on cherche absolument à traduire le réel en quelque chose de compréhensible.
Running Man ne va pas jusque là. Les protagonistes ne sortent jamais vraiment de leur torpeur. Tout se joue dans l'action, sans jamais que le langage des dirigeants ne soit remis en question. Encore une fois, on ne conscientise pas la puissance du moment présent. Cela vaut aussi pour ce qui se passe en ce moment dans notre monde (2024). A présent, les livres abordent la Covid, les désastres écologiques. "Vous auriez dû nous écouter", "c'est trop tard". Il n'y a que l'écrivain, loin du feu de l'action qui peut se prévaloir de faire un état des lieux du monde. Aussi, ai-je du mal à croire les donneurs d'opinions qui passent leur vie à la télévision, à écrire mille livres à la ronde (cf. Onfray, Enthoven, BHL, Finkielkraut etc.). Leurs paroles se contredisent minute après minute et globalement ils sont à la recherche d'une petite victoire personnelle, tournant et retournant leur veste à ne plus savoir quel est l'envers de l'endroit. On adorera repenser à Bourdieu, qui disait à propos de Finkelkreaut en 2002 :
"Le problème que je pose en permanence est celui de savoir comment faire entrer dans le débat public cette communauté de savants qui a des choses à dire sur la question arabe, sur les banlieues, le foulard islamique... Car qui parle (dans les médias) ? Ce sont des sous-philosophes qui ont pour toute compétence de vagues lectures de vagues textes, des gens comme Alain Finkielkraut. J'appelle ça les pauvres Blancs de la culture. Ce sont des demi-savants pas très cultivés qui se font les défenseurs d'une culture qu'ils n'ont pas, pour marquer la différence d'avec ceux qui l'ont encore moins qu'eux. […] Actuellement, un des grands obstacles à la connaissance du monde social, ce sont eux. Ils participent à la construction de fantasmes sociaux qui font écran entre une société et sa propre vérité."
De cette bourgeoisie totalement déconnectée de notre réalité, de ces médias qui tricotent une histoire à leur avantage comme les grands gagnants de la guerre...
Si dans Running Man le héros parvient à remettre la vérité au centre de l'histoire, ça ne sera que par la violence. De même c'est à se demander si les intellectuels de gauche d'à présent ne devront pas eux-mêmes abandonner les livres et les stylos, pour se saisir du pavé et attaquer de façon plus frontale cette société de contrôle...
[Running Man 1987 dePaul Michael Glaser Les nouveaux chiens de garde, de Serge Halimi éditions Liber-Raisons d'agir, 1997 Le réel. Traité de l'idiotie, de Clément Rosset éditions de Minuit, 1978 La vérité est une question politique, de Gloria Origgi éditions Albin Michel, 01/04/2024]
La science-fiction se pare d’astronefs à coq métallique rutilante et de cités aux régimes totalitaires qui feraient pâlir d’envie un SS du XXème siècle. Souvent, les villes sortent d’un monde chaotique où la guerre civile, l’épidémie, le choc nucléaire a tout détruit. D’autre fois on ne s’embête pas à créer sur de l’ancien et la ville surgit d’un désert. Dans Sky Dome 2123 c’est un peu le cas, bien que la ville s’appelle Budapest ce qui suggère beaucoup de choses, tout en effaçant d’un revers de main l’architecture de l’ancien.
Budapest évolue sous un dôme étrange, vitré, qui protège la ville d’un ciel terrible fait d’éclairs et d’intempéries à n’en plus finir. La faune et la flore sont mortes mettant à mal tout le principe d’oxygénation. Heureusement, un docteur a trouvé le moyen de recréer une biodiversité végétale, en implantant une graine dans le coeur humain, transformant ce dernier en arbre. C’est drôle, car ce postulat de départ, nous le trouvons également dans un manga : FoolNight où le monde, privé de soleil a également perdu sa faune et sa flore. Plongé dans l’obscurité, les scientifiques ont développé la même mécanique à base de graine et développement d’arbre-humain.
Comme si la science-fiction tournait son oeil de Sauron vers une nature en berne... Chaque siècle développe ses craintes et la peur de la guerre, puis du nucléaire, devient éco-anxiéte à présent.
Ce fantasme de l’homme-nature n’est pas récent et trouve ses échos depuis la mythologie grecque avec Daphnée changée en laurier alors qu’elle fuyait Apollon ou le couple de Philémon et Baucis transformés en arbre à leur mort afin de rester unis.
La nature est la délivrance de la condition humaine, mais dégage un certaine malaise. Devenir arbre c’est être bloqué à un endroit précis, sans réelle possibilité de communiquer et en subissant la cruauté du monde humain. Si Fool Night l’expose particulièrement bien avec ses rues d’hommes-arbres aux allures de cadavres en décomposition, Sky Dome en propose une vision plus tragique encore...
Voilà le paradoxe de ces utopies où devenir nature permet à l’humanité de survivre, au prix d’un corps torturé et soumit aux pires traitements.
Si dans Fool Night devenir arbre reste un choix monnayé, dans Sky Dome cela devient une obligation doublée d’une deadline : on ne peut vivre au-delà de 50 ans. A la date anniversaire, les citoyens sont envoyés dans un centre pour devenir arbre. Cela interroge la nature humaine dans sa temporalité et le film se permet une belle trouvaille - quoi que peu explorée, celle du trauma des enfants qui font face à beaucoup plus de disparitions que ceux de nos sociétés.
Comment faire face et accepter la disparition de personnes bien portantes ? Une propagande bien ficelée ventera les mérités du don de soi pour l’Humanité et pourtant... Peut-on accepter qu’un proche en pleine forme puisse s’en aller du jour au lendemain, vers une destination inconnue ?
Le régime totalitaire de Sky Dome porte ses failles dans ses non-dits, dans cette existence stoppée à 50 ans alors même qu’il reste possible de mourir de maladie avant terme. S’il est déjà difficile de mourir au bout d’un demi-siècle, cela devient insoutenable pour Stefan dont la femme Nora seulement âgée de 32 ans décide de s’offrir d’elle-même au système.
Stefan part alors à sa recherche envers et contre cette dernière même, puisqu’il s’agit bien de la sauver de sa propre envie de mourir.
Aussi, en plus de nous offrir un scénario d’une science-fiction éco-anxieuse, Sky Dome évoque la dépression, le suicide et le deuil. En donnant une date fixe pour mourir et une euthanasie assistée possible, c’est toute la conception de l’existence et du sens de la vie qui est interrogée.
On peut déplorer que le film ne creuse pas suffisamment ces interrogations métaphysique, mais cela reste un film avec une histoire à raconter, pas un essai de science humaine.
Et la Hongrie continue son chemin d’oeuvres mélancoliques... Une société qui ne s’est pas vraiment relevée de la douleur du XXème siècle et qui en plus se voit traverser de tragédies contemporaines. Alala, ce pays n’a pas fini de nous proposer des réflexions toujours plus profondes et difficiles. Et c’est très bien.
[Sky Dome 2123 deTibor Banoczki et Sarolta Szabo, 24/04/2024 Fool Night de Yasuda Kasumi, éditions Glénat 04/05/2022]
Le ciel gorgé d’étoiles est devenu une légende qui appartient aux lieux exempts de lampadaires et grosses usines. Mais, comme un rêve d’enfant persiste l’amour du lointain, des galaxies et des mondes autres.
Depuis quelques années, de jeunes réalisateurs se saisissent du ciel et de l’espace pour proposer une critique singulière des rapports entre les êtres humains, mais aussi pour établir un pan de philosophie parfois nihiliste, parfois absurde - reprise notamment du mythe de Sisyphe de Camus.
Je ne sais pas bien où a débuté cette nouvelle manière de fantasmer l’espace. Une esthétique singulière entoure ces nouveaux longs-métrages : végétations, rêve, silence, HLM, musique techno douce.
On laisse les plans s’étendre, raconter par le rien le récit intime de jeunes gens... Dans les films français, les HLM sont mis à l’honneur. Ils ont la particularité d’être des incubateurs de possibles, des endroits magiques pour le bourgeois, où la misère est royale. Exit évidemment l’odeur d’urine, de drogue et les familles entassées par 10 dans de minuscules appartements... Mais encore, cela fait partie du jeu. Cloîtrés dans ces quelques mètres carrés, ils se préparent à la vie dans les fusées exiguës ! Avec la dureté de la rue, ils sont les plus aptes mentalement à tenir l’angoisse des missions.
Tropic est le dernier rejeton de ce nouveau cinéma de science-fiction. Avant lui, j’ai vu passer Gagarine (2021) ou la Montagne (2023) pour ne citer qu’eux, qui portaient quelque chose d’étrange dans cette façon de confronter leurs personnages à la SFF... On ne cherche pas à expliquer d’où vient le bizarre. Il est juste là, comme élément perturbateur. De lui découle la poésie du récit. Dans Tropic cette poésie frôle clairement l’horreur.
Cette approche singulière permet de camper un récit puissant et trouble, fait de peu de moyens où l’on suit un couple de jumeaux : Lazaro et Tristan pour qui tout semble réussir. La force de Tropic se tient dans son duo. Parce qu’ils sont jumeaux, issus du même embryon, parce qu’ils sont deux faces d’une même pièce, la cassure qui s’opère au moment où le futur de Tristan se brise, donne au film une tension abominable où qu’importe la voie que prendra le scénario, le fait est que c’est déjà trop tard... Nous voici spectateurs d'une gémellité qui se délite, sorte d'expérience de Schrödinger de mauvais goût où tout le monde sait sans oser le dire à voix haute que l'avenir de Tristan est mort.
Et, dans cet écroulement, il faudra bien noter l’audace de la caméra qui présente le visage décomposé de Tristan. Dévoiler de face l’horreur aurait pu détruire la crédibilité du récit, comme c’est souvent le cas dans ce type de film. Or, étrangement, la chose marche bien ici et permet d’entrer plus profondément dans la psyché de l’autre jumeau, Lazaro.
Bien sûr, comme tout film, Tropic a ses défauts, notamment dans sa proportion à vouloir aborder trop de thématiques. Mais cela se pardonne facilement, parce que l’univers déployé reste cohérent et fascinant.
Et par strates, je ne doute pas de voir surgir dans ma mémoire quelques plans de ce film, d’ici les mois à venir. Il fait partie de ces petites pépites françaises, discrètes, mais dont l’onirisme est gage d'intérêt.
Nous sommes dans une ère de silence. Là où les volutes de fumée dévorent l’écran d’un blanc manteau. Là où, dressé sur une colline de charbon, le vieux berger tape le monticule, répondant à un rituel bien étrange.
Pas un mot dans Quattro Volte. Pas de musique non plus. L’existence est bercée par la cloche de l’église. La lumière fraîche de ce bout du sud de l’Italie entoure le film d’une atmosphère tranquille.
Tout se joue sur ce fil ténu. Entre extrême sobriété et violence sous-entendue de la vie, de la mort. Plan après plan, le berger au profil de vieille branche, tousse et ploie de plus en plus.
Une petite chèvre se perd dans la montagne.
Un enfant de choeur peine à se défaire d’un chien hargneux.
Puis on coupe un arbre.
L’enchaînement du monde est comme ça. Fait de bouts de vies, triste et solitaire, de fêtes païennes. Quattro Volte apporte une réponse à l’énigme de la vie. Michelangelo Frammartino nous parle de cycles. C’est une évidence sans doute. Autant que l’écoulement des saisons.
Il donne à ce village la force d’une vieille toile. Ses lumières sont vives, les ombres allongées et tendres. Chaque personnage qui apparaît est tracé pour une action unique. Il n’y a pas d’angoisse dans les gestes du berger. Il n’y a pas de scrupule chez la nonne qui donne comme remède de la poussière balayée dans l’église...
Sorte de fable à la timeline indécise, c’est un film plus fort que sa sobriété première laisse croire. Partagé entre l’utopie des matins calmes et la violence des petits bourgs, Quattro Volte est un regard porté du lointain sur le XXIe siècle. Une mise en miroir de nos sociétés trop rapides, trop destructrices, qui ont oublié le passage des saisons justement. Car quelle saison reste-t-il à l’homme qui traverse l’hiver et l’été en quelques heures de vol ; qui oublie le gel des matins de décembre sous 40 degrés d’un Dubaï artificiel...
[Le Quattro Volto de Michelangelo Frammartino, sorti le 29/12/2010]
Non Belle n’est pas le plus beau film d’animation de l’année 2021. Il n’est pas, malgré ses couleurs chatoyantes, un éclatement continuel de la rétine, ni même digne d’une réflexion humaniste sidérante. Au contraire même, il est truffé de défauts, d’une fainéantise scénaristique à s’en claquer le front et pourtant…
De ces musiques auxquelles on revient encore et encore, le coeur frissonnant. Une histoire qui se pare de noeuds, pour se donner des airs faussement complexes : une jeune fille un peu timide, bridée par un deuil, des taches de rousseur pas très jolies, la voix coincée dans le fond de la gorge, se révèle finalement au travers d’une application, dans laquelle elle revêt l’apparence féérique d’une Bell (clochette) aux longs cheveux roses dont le chant prend une ampleur viscérale dans le monde numérique.
Belle joue sur plusieurs aspects : c’est d’abord la réécriture de la Belle et la Bête. Le film aurait mieux fait de rester là-dessus, plutôt que de s’alourdir en voulant absolument parler de la gestion du deuil, d’une pseudo-critique du numérique ou pire de la violence qui peut exister dans la cellule familiale. Il ne parvient pas non plus à équilibrer ce sérieux avec son lot de personnages rigolos : la meilleure amie ou les femmes de la chorale, lesquelles deviennent d’autant moins crédibles dans la monté crescendo de l’histoire…
Mais malgré ces aspérités, ce film reste touchant. Sa scène d’ouverture avec l’exposition de l’application paraît longue, mais fait lentement grimper la tension avant l’éclatement incroyable du thème musical du film. L’image de rêve qui nous est proposée marche à merveille. On oubliera difficilement la première apparition de Belle, debout sur une baleine gigantesque, dans sa robe rouge et qui de ses bras écartés explose l’image en fleurs colorées. C’est une trouvaille succulente qui saura faire germer quelques paillettes dans les yeux… Et si le film joue - selon moi, un peu trop sur le fanservice d’une Luka Megurine des Vocaloid, il faut croire que la sauce prend malgré tout.
Alors oui, Kirei, Kirei* ! (*joli, beau)
Kirei Kirei aussi le personnage de la Bête dans son étrange costume. Son chara-design est intéressant bien que s’achevant dans un pétard mouillé qu’on devine à des kilomètres à la ronde.
Mais c’est peut-être en ça que le film reste en tête ? Ses ratés sont les promesses d’un quelque chose qui aurait pu être encore plus fou. Si fou qu’on en sort avec l’envie que ça se soit passé autrement… Est-ce une bonne raison pour applaudir le film ? Peut-être pas, mais vous les connaissez, les fervents défenseurs d’un film imparfait. Ils lui trouveront toujours des qualités, même dans ses pires défauts. C’est comme avec un bébé moche. Tant que c’est le sien…
Le monde pousse vers le haut et empile pêle-mêle une infinité de structures tirant çà et là leurs inspirations… Des arcs, des arches et des lumières dignes des gravures de Giovanni Battista Piranesi (encore !) ou d’un dessin de Schuiten, mais aussi d’autres choses plus métalliques, sales mais puissantes qui rappellent Fritz Lang, Tetsuo, Akira ou Cronenberg… Il faut le dire, ces références ne tiennent pas de la coïncidence, car Takahide Hori, le réalisateur de Junk Head est cinéphile avant d’être animateur-aventurier.
Lancé comme ça dans le bain du stop-motion, la persévérance en étendard, il déploie un univers où le Body Horror est maître mot.
Et c’est étrange, non ?
Là où les hommes ont si peu d’humanité figés dans le corps de robots, les créatures d’en bas, elles se baladent en chair et os, exposant leur cage thoracique, dents pointues et langue sanguinolente. Un bestiaire proche d’Alien mais pas que, se trimbale dans les couloirs d’un labyrinthe ou Toro/Dieu/L’Épave selon ce qu’on préfère, se perd.
La descente dans les profondeurs du monde n’est pas juste une promenade de santé. Toro est envoyé par l’humanité à la recherche de l’ADN d’une bestiole comparable à un chien des enfers. Elle posséderait le secret de la reproduction… Car les humains dans ce film ne peuvent plus enfanter. Condamnés aux maladies qui déciment à bras large 30% des populations, les voici sans doute perdus, coincés dans leurs studios où la communication ne se fait que par des ordinateurs. Et s’il fallut 4 années à Takahide pour faire son film, il faudra bien s’avouer que son sujet tombe pile dans les problématiques actuelles.
Les humains dans Junk Head, s’ils vivent au plus haut du monde, là où il y a le ciel, s’en vont chercher dans la crevasse de leurs déchets, l’espoir. C’est drôle comme il faut revenir au plus trivial, au plus primaire : aller fouiller la fange à la recherche d’une aiguille. Aller à la rencontre de ceux qu’on a rejetés pour qu’ils nous montrent une autre voie que celle envisagée. À cela s’ajoutent d’étonnantes et terrifiantes rencontres, car ici-bas (même plus bas que bas) les êtres n’ont rien de charmant… Seule une petite fille, chaperon rouge nous apparaît plus normale et encore, on se rend bien vite compte que non, elle n’est pas juste mignonne, en elle, se cache l’état sauvage…
Il y a beaucoup à dire sur les efforts de Takahide Hori. On voit les faiblesses c’est sûr, notamment sur certains aspects du scénario, mais c’est aussi la force du film.
On devine le travail labyrinthique de Takahide, comme sa recherche maniaque de la vérité. Y en a-t-il une, de vérité d'ailleurs ? Et une fin ? Y a-t-il un paradis dans les profondeurs de l’humanité, dans le ciel bleu mais sec de tout là-haut ? Et si oui, paradis rime-t-il vraiment avec paix de l’âme… Peut-être en saurons-nous davantage dans le second film qu’il prépare déjà.