Il y a des livres à motifs. Motif floral, musical. Et ceux qui tricotent le récit d’une vie avec sa mélancolie douce. Le Bel Obscur est un mélange de tout cela, un bouquet fascinant d’une existence en recul, l’effacement d’une femme derrière la vie débridée de son mari, un homosexuel loin d’être refoulé.
Une fille à PD comme ça se disait dans le temps. Mais jamais dit avec autant de vulgarité. Notre narratrice est plus douce et délicate dans la mention de son rôle. Et ce qui est beau et triste c’est que justement, elle n’est pas grand chose. Il n’y a pas de statut pour ces femmes mariées à un homosexuel. Ces femmes qui restent avec leur conjoint, le soutiennent et font écran au monde, pour que personne ne sache, du moins ne s’introduise dans leur intimité.
Et que reste-t-il d’intimité sinon des balbutiements maladroits, une colocation de mauvais genre où viennent et vont les amants de passage. Et elle, la narratrice poussée sur le bord du chemin, forcée froidement à retrouver sa liberté, à faire ce qu’elle souhaite de sa vie.
Il y a un relent cruel dans ce récit, dont seuls les hommes savent se faire maître. En miroir de sa propre vie, Vincent voudrait que sa femme expérimente la même liberté, rencontre du monde. Rien n’est si simple. En creux, la mère a fomenté une éducation religieuse, un étau de « bonne fille à marier » qui n’aide pas à s’émanciper.
Et puis, dans le réconfort de ses morts, la narratrice farfouille la vie et la mort d’Edmond, un aïeul décédé vers trente ans. Accident ? Suicide ? Elle ne sait pas trop, penche peut-être pour l’un, imagine sa vie, suppose que son air précieux, les quelques mots abandonnés sur un coin de papier, des bruits de couloir comme quoi il aurait déçu sa mère sont tout autant de prétextes pour une disparition fantasque.
Et d’hommes toujours il s’agira. Ceux derrière qui elle s’obstine à disparaître, se flagellant d’être là, à se mettre toute seule en colère, comme elle le dit au début du roman, envolée derrière l’excuse d’un buddleia.
Récit d’une femme donc, d’elle et de beaucoup qui n’ont pas besoin je dirais d’être femme d’un homme qui ne les aime pas pour être reléguée à l’arrière plan parce que « pas assez », parce que « trop. »
Ça et puis c’est drôle, au long de la lecture, une petite pensée pour la chanteuse Meimuna et sa chanson « fureurs secrètes » m’est venue.
On m'a déjà dit
Faut pas vouloir
Être toute la vie
Son propre rival
[Le Bel Obscur de Caroline Lamarche, éditions le Seuil, 22/08/2025 Fureurs Secrètes de Meimouna 2024]
L’art en cheval de guerre et ce depuis longtemps. Depuis l’enfance, depuis le ventre de la mère. Tout le monde y est sensible à différents degrés. Un conte magnifique, n’est-ce pas ? Alors qu’il n’est qu’un faux-semblant ; une forêt qui cache une réalité moins gaie et beaucoup plus sarcastique. L’amour de l’art est une culture, un apprentissage dont le plafond de verre est le même que celui qui se cache derrière le terme de « méritocratie. »
Il va falloir qu’on s’explique. Partons de Bourdieu, tient.
Sans être axée sous le prisme franco-français, l’analyse sociologique que l’on trouve ici, parcourt la France, certes, mais aussi la Hollande, la Grèce ou encore la Pologne, pour dresser ensuite le portrait des visiteurs des musées. Qui sont-ils ou plutôt, qui sommes-nous, nous marcheurs du White Cube ?
Des bourgeois, des faiseurs d’habitus !
Les classes populaires (ouvriers, agriculteurs) sont, on ne s’étonne pas, les grandes oubliées. Les étudiants, les retraités font la part belle, c’est un fait, mais en plissant les yeux on remarque qu’ils ne viennent pas de n’importe où. Le minimum du baccalauréat, voire les études supérieures et la bien sûr la catégorie socioprofessionnelle des parents, élevée.
On ne nous apprend rien. On le sait, dans notre quart de siècle, que les musées ne sont pas accessibles. Parce que ça coûte cher parfois, ça nécessite du temps et il faut pouvoir y accéder.
Quelques témoignages, égrainés au fil des pages, nous montrent le malaise de ceux qui n’ont pas les codes. Ils voudraient des fléchages, plus de pédagogie et même un conférencier pour leur expliquer. À contrario, les initiés eux, se plaignent qu’il y ait trop d’indications. Pour eux, la visite du musée est une liberté, une flânerie, une rêverie.
Mais pour qui est cette rêverie en fait ?
Il faut se mettre à la place du monsieur-tout-le-monde, qui arrive au musée, sans avoir l’oeil affuté. Il erre de tableau en tableau aperçoit un petit cartel qui l’informe succinctement sur le titre, la date et la technique. Avec un peu de chance, le musée a été jusqu’à en quelques paragraphes, sur les murs, une brève histoire de la vie de l’artiste présenté.
Est-ce que ça suffit ? Savoir qui est Rothko est-ce que cela aide à s’émouvoir devant un Rothko ? J’aurai bêtement envie de dire qu’il faut même passer outre ça et juste se planter devant la toile et s’émerveiller de l’aplat. Mais s’émerveille-t-on aussi facilement ? Certains argueront qu’on a bien su adorer les icônes représentants Jésus. Le raccourcit est trop facile, de la même manière qu’on essai de faire croire au monde entier que l’art est pour tout le monde. Ce qui me semble être un ignoble mensonge.
En se dégageant d’abord de notre regard occidental et prenant appui sur Les formes du visible de Descola, nous serons bien forcés de constater que l’imagerie du monde n’appartient pas à ce que nous reconnaissons de prime à bord. Il y a quelque chose qui va au-delà de nos grands tableaux exposés au Louvre. Des arts que nous ne comprenons pas forcément, qu’ils viennent du fin fond du Vietnam comme de la culture Bambara. Tout le monde n’a pas la finesse pour apprécier le caractère de ces cultures. Par manque de connaissance, d’esprit critique ou d’ouverture. D’ailleurs il suffira de voir l’aile africaine du Louvre et la tranquillité de ses allées, alors même que l’art grec lui, réunit une masse noire de touristes.
Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on nous a appris à apprécier les arts occidentaux depuis l’enfance et plus particulièrement ce qui est figuratif. Les sculptures de Michel-Ange, les tableaux de Velázquez ou Delacroix font parti de notre quotidien, de nos livres d’histoire. Nous les avons digérés, intégrés.
Or comme nous le rappelle le livre page 81 : « dépourvus de catégories de perception spécifiques, ils [les non-initiés] ne peuvent appliquer aux oeuvres d’autre « chiffre » que celui qui leur permet d’appréhender les objets de leur environnement quotidien comme dotés de sens. »
Tout le problème se situe donc au niveau de ce noeud : l’éducation. La jeunesse manque cruellement d’une véritable pédagogie autour de la construction critique du regard, qui l’empêche de développer une réelle approche des oeuvres au-delà d’un « c’est beau » / « c’est pas beau » ou pire, qui se borgne à chercher dans une image abstraite, le reflet d’une perception figurative à la manière d’un test de Rorschach.
Les arts même s’ils apparaissent sous le nom « d’arts plastiques » au collège, sont relégués en arrière plan. Ils sont devenus une manière de singer l’art, avec cette étrange façon de demander aux professeurs de développer la créativité et l’expérimentation de leurs élèves, sans leur donner l’appréhension réellement technique de l’art, finissant par transformer ça en cours d’art thérapie ou de développement personnel. À croire que l’apprentissage académique du trait et de l’histoire des arts seraient une aberration.
À force de refuser de voir les arts comme un réel apprentissage, aussi complexe que sont les mathématiques ou l’histoire, on en arrivé au point où nous devons constamment nous confronter à des stéréotypes qui visent à considérer que l’art contemporain est « content pour rien » ou que « mon enfant de 6 ans pourrait le faire. »
Si on enseignait mieux l’histoire des arts, il serait plus aisé pour les visiteurs de comprendre que pour en arriver à l’abstraction d’un Nicolas de Staël ou à la simplicité d’un geste de Fontana, il a fallu avant cela digérer tout un pan de l’histoire de l’Art, le défaire et réapprendre au regard l’usure du monde, jusqu’à l’usure de nouveaux paradigme.
Mais pour cela il faudrait bien évidemment arrêter de prendre les professeurs d’arts plastiques du collège pour des guignols juste bon à faire faire des DIY à leurs élèves ou à expérimenter sans jamais rien inculquer derrière. Alors peut-être qu’enfin la vision mélodramatique de l’artiste bohème ou celle de « l’art est une passion et pas un travail » s’effilochera devant le regard de spectateurs mieux avertis et plus agisseurs que regardeur passifs.
Mais avec des si je referais bien le monde.
(oui j’ai des griefs contre les arts plastiques au collège, non contre les professeurs qui font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, mais une partie du rectorat qui a l’air d’avoir une vision de l’art façon le sketch des inconnus sur l’Artitste.)
[L'amour de l'Art dePierre Bourdieu & Alain Darbel éditions de Minuit, 1966 Les formes du visible de Philippe Descola, éditions du Seuil 02/09/2021 Lucio Fontana en train de créer une toile, 1962]
Le nom de famille est une drôle de fable qu’une série d’individus se transmettent pour mieux se regrouper autour d’une histoire prétendument commune, du moins tirée d’un seul fil. Cela prévalait encore — à vue de nez — avant le XIXe siècle, lorsqu’on naissait et mourait, au mieux, à quelques kilomètres de son village natal. Et encore, cela concernait principalement les lignées paysannes, les petits commerçants. D’autres eurent moins de chance dans cette quête de stabilité : les persécutés, les voyageurs, les contraints. Tant qu’ils restaient sur le sol national, il était encore possible pour les descendants de se raccrocher à quelques traits physiques : le cheveu châtain, le teint bronzé, admettons. Mais encore, qui n’a pas un ami au sang breton, à l’œil si clair, ou entendu parler d’un aïeul qui ramena un peu de son teint olive dans le tracé de l’ADN ?
Le nom est une fable.
Cette fable, recensée avec minutie lorsque les populations augmentaient dans les pays, a pris un tournant brusque lors des drames successifs depuis la fin du XIXe siècle. Les bombardements, les déplacements multiples ont détruit à la fois les structures administratives mais aussi la transmission orale. Ils ont camouflé la réalité des corps en danger.
Certaines régions ont toutefois su préserver leur histoire. Strasbourg, par exemple, a bénéficié de la rigueur allemande dans l’enregistrement des faits et gestes de la population locale : naissance, travail, mariage, décès. Ainsi, dans son livre La Maison hantée, lorsque Michèle Audin s’installe dans cette ville à la trentaine, elle peut aisément retracer l’histoire de son immeuble : qui y a vécu, qui y a fait quoi. La superposition factuelle des mariages et des noms de famille découverts lui permet de dresser le portrait de ces petites gens, ahuris face à la montée de la guerre et au rejet. Tout en glissant subtilement quelques brins de son propre quotidien, Michèle Audin interroge sa propre vie — et la nôtre aussi. Qui sommes-nous, d’où venons-nous ? Elle se perd dans les mémoires endormies, tire tant bien que mal les récits romanesques d’un couple ayant vécu dans son appartement. Elle frôle même le voyeurisme en esquissant en quelques lignes le quotidien d’une famille alsacienne du XXe siècle.
Mais elle n’est pas la seule à vouloir percer ces minces lignes d’archives. Vanessa Springora s’y attelle également, avec plus de hargne, son cœur et son corps condamnés à la fable de son propre nom de famille. Patronyme, son dernier livre, explore et réinterprète le nom de famille, de sa linguistique la plus brute à ses modifications et arrangements. En quête de l’identité de son père, elle remonte la piste de son grand-père. Pour saisir les mensonges de cet inconnu, mort dans la médiocrité, elle déroule peu à peu l’histoire honteuse des Springer. Un voyage à Prague, des larmes pour avoir manqué l’occasion d’interroger les anciens… Tout cela pour tenter de rétablir sa filiation.
Vanessa, comme Michèle, s’efforce d’imaginer l’histoire de ces gens ayant traversé le XXe siècle et la guerre mondiale. Les trains empruntés, les différents logements habités.
Mais cette enquête met surtout à jour la force d’un jeu de dupe. La capacité qu’avait alors un homme pour manipuler sa propre histoire pour l’adapter aux modes de l’époque. Springer, Springora… Josef, Joseph. Le passage de l’Est à l’Ouest est un Styx où la descendance se perd.
Il n’est pas étonnant que la fameuse « troisième génération » soit prostrée, angoissée par la perte de ses racines. Dans la fange remuée par Patronyme, j’ai personnellement été saisie par le mensonge des noms de famille. Pour accompagner l’autrice j’ai travaillé en parallèle sur ma propre famille et suis tombée des nues en voyant qu’un nom qui nous paraît si solide dans notre administration actuelle, n’être qu’une couverture cousue de fil blanc. Des allemands embêtés se trafiquaient des noms français, des juifs se glissaient dans la peau d’un chrétien polonais au profil anonyme…
La mer de nos savoirs s’est fendue en deux et avec elle grandit la difficulté de se retracer depuis le XXe siècle. Les déplacements de l’Est, mais surtout le silence prolongé des survivants de la guerre, ont éteint une mémoire que des livres, des films et où le Mémorial tentent de maintenir.
Et bien sûr je repense à cette phrase culte d’Adorno : « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Il me semble même que parler après Auschwitz l’est tout autant. Les langues se sont tues, il est devenu malvenu de remuer ces vieilles histoires. La mythomanie est le refuge d’une seconde génération, se drapant dans un passé glorieux ou une histoire romanesque pour mieux construire son présent. Est-ce ridicule ou, au contraire, un héroïsme teinté d’excentricité ?
Et je m’interroge encore sur la fable des noms de famille… Que transmettre aux enfants qui viendront après nous ? Devons-nous chercher à tout prix la moindre parcelle de vérité, ou pouvons-nous, nous aussi, nous inventer ? Vivre sa vie et son passé comme un roman ou comme une archive régionale ? Je ne sais pas encore, pas plus que je ne sais s’il existe un repentir pour les menteurs, les malfaisants, comme pour les honnêtes gens.
[La Maison hantée deMichèle Audin, éditions de Minuit, 02/01/2025 Patronyme deVanessa Springora, éditions Grasset, 02/01/2025 Portrait d'Adorno]
De tout ce que condense une vie, finalement il y a peu de choses qui sont réellement retenues, qui reviennent en tête. Notes de ma cabane de moine fait parti, quant à lui, de ces textes qui façonnent ma bibliothèque mentale.
C’est un petit livre, édité en France par Le bruit du temps. Un récit assez court rédigé en 1212 par Kamo no Chômei fils d’un prêtre Shintoiste qui voua une partie de sa vie au biwa et à la poésie, avant de s’en aller vivre dans une cabane, dans une forme d’ascèse qui poussa l’admiration de ses contemporains.
Ici, il interroge l’impermanence de l’existence. Il connut de nombreux bouleversements, de la famine, aux ouragans, au transfert de la capitale japonaise. Quelle est la valeur d’une vie au milieu de ces perturbations ? Comment se tenir face à tout ça ?
Si l’interrogation est belle et a été souvent comparée aux réflexions de Thoreau, il y a un autre point plus viscéral qui me pousse à repenser à ce livre. Kamo no Chômei interroge l’art, dans sa passion. Poète et joueur de biwa génial, il abandonna son amour des compositions pour se retrancher dans sa cabane et la prière. Dans cette recherche de la pureté bouddhiste, il reste affreusement accroché à son amour des arts. Jamais il ne parviendra à s’en défaire totalement.
Pourquoi abandonner l’art, quand il est si puissamment accrocher à soi ?
Il y a de la douleur dans cette incapacité à se défaire comme on le souhaite de l’art. Dans la recherche de la vérité, la tentative de masquer la vérité la plus nue par la beauté d’un vers ou d’une mélodie, Kamo no Chômei comprend sans aucun doute qu’il est incapable de transcender son enveloppe humaine et d’accepter de manière la plus frontale l’existence.
Les passions nous enseignent notre fragilité face à la vie, nous mettent au devant de notre crainte de la mort. Si l’art (la poésie) était à un certain niveau méprisé par les philosophes grecques, sans doute était-ce due à sa capacité à éloigner l’Homme de la Vérité.
Est-ce que Kamo no Chômei est parvenu à oublier le biwa et les haïkus ? Je ne crois pas... Pas plus que sa passion ne le rendit heureux. Mais encore, il faudra éviter de faire l'amalgame entre bonheur et passion.
[Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chomeï, éditions le bruit du temps, 18/11/2010]
Deux figures qui se croisent dans la chronologie, presque un mapping de visages dans l’opposition la plus pure. Il y a d’un côté Andy Warhol à la face grêlée et perruque grisâtre et de l’autre David Bowie, aux yeux étranges et à la beauté androgyne. Deux figures de l’art, avec un grand A.
C’est percutant d’imaginer le premier issu d’une immigration de la vieille Europe, le gamin bizarre et trop sensible, le fils à maman, doué en dessin, copiste parfait d’un siècle où l’industriel grimpe, grimpe et grimpe encore. Andy Warhol est l’inattendu, le souffle dévastateur d’une Amérique d’après-guerre qui se reconstruit à coup de musique pop, d’American Dream et de ... Coca-Cola.
Le gamin moqué est devenu l’égérie de la publicité, le dessinateur de chaussures par excellence, celui dont l’art se tord d’un rire sec et cynique. Pas artiste, mais publicitaire et notons qu’un pli un brin méprisant persiste aujourd’hui dans certains milieux guindés de l’art.
Une sorte d’étrangeté nous prend en regardant Uniqlo sortir en 2023 une collection de t-shirts Basquiat/Warhol... Comme si l’art de Warhol avait atteint son paroxysme en se plongeant dans la fast fashion. C’est une des rares fois où, votre cher narrateur de ce jour, trouvera pertinent une telle collection est se procurera un de ses t-shirt parce que ce dernier répond merveilleusement bien au travail de Warhol. Il avait une production d’usine. Il faisait en série des peintures de boîtes de conserve. Il a initié avec d’autre, dont Liechtenstein, l’ultra-industrialisation de l’art. Alors pour une fois on saluera la marque de vêtements japonaise.
Et puis, il y a l’autre bord de route, rouge de cheveux (mais pas tout le temps) et surtout ce regard : deux yeux, dont l’une des pupilles est dilatée à jamais. David Bowie ou plus banalement David Robert Jones, est cet artiste explosif, produit de l’après-guerre lui aussi. Sa musique aux accents crissants, la vulgarité en étendard, les tenues les plus excentriques, androgynes mêmes. David Bowie ce type qui raconte des histoires en musique, celle d’un Ziggy venu apporter un message de paix et d’amour et qui flammèche intrépide se perd en excès et meurt... Un Lucifer en quelque sorte.
David Bowie a compris qu’être un artiste ne relevait pas simplement du chant, du son. C’est l’assemblage minutieux, le. Storytelling jusqu’à l’aboutissement d’un ou de plusieurs personnages. Fondu dans les siens jusqu’à se demander qui est le plus réel de David et Ziggy, Bowie a laissé à tout jamais un éclair sur nos visages.
Quand on voit ces deux hommes au jumelage avortés, on rêve d’amitié... Mais jamais elle n’accouchera : Warhol vexé d’une chanson de Bowie où il se sentit moqué, lui claqua la porte au nez. Cela n’empêchera pas de faire croiser ces deux routes, de voir d’un côté et de l’autre la montée de la drogue, les interrogations humanistes et le rapport étroit avec l’industrie.
Chacun trouvera l’équilibre de sa pratique en acceptant le don de ses talents au capitalisme. Et cette notion interroge. Bowie par exemple est un chercheur de son, un amoureux de la musique expérimentale. Mais pour nourrir ce goût, il lui faut créer des pièces plus pop et grand public. Let’s Dance, succès foudroyant et critique de l’écrasement occidental sur les natifs amérindiens, est le rejeton d’un besoin évident d’argent pour réaliser à côté des albums sans succès. Fainéantise d’un public amateur de musique qui bouge ? Incompréhension générationnelle ou bide obligé parce que l’album n’est tout simplement pas bon... On ne saurait dire, mais on constate la noyade de plus en plus effective des populations dans les contenus faciles, populaires.
Aussi en partant de deux icônes comme celles de Bowie et Warhol, nous assistons à la naissance du concept de l’artiste industriel et la marchandisation des noms. Les Monroe de Warhol ou l’éclair de Bowie sont devenus plus incarnés que le reste de leur création. Et tandis qu’une chape glacée nous submerge au XXI siècle, on danse encore, coca à la main, fagotés d’habits de qualité douteuse. On s’en fiche... Tant que la fête continue... On la relayera sur Instagram et Tiktok. C’est déjà pas mal.
[Andy Warhol deMichel Nuridsany, éditions Flammarion, 03/05/2023 Very Good Bowie Trip de Michka Assayas, éditions GM 12/05/2023]
Marie Kondo star des internets apprend à chacun à ordonner son intérieur et sa conscience, se défaire de l’aspect trop sentimental porté aux objets, aux habits ; les jeter à grosses larmes tout en se disant que c’est pour le mieux.
À côté, des émissions télévisuelles sur le ménage rappellent que le syndrome de Diogène fait ripaille des âmes et coule dans les maisons et appartements où les journaux, les bibelots et autres « au cas où ça servirait" s'entassent sans logique apparente hormis la crainte du manque.
L’accumulation n’est pas nouvelle. Elle touche les riches et les pauvres. C’est le jeu de la collection, parfois maladive, parfois esthétique, tout le temps nécessaire. Elle rassure sans doute, dit tout d’un être, le compose. Comme si les objets disaient plus sur quelqu’un que le « quelqu’un » lui-même. Exister à travers ses images, à travers la carte postale ou la matriochka pleine de poussière qui est posée sur le buffet de l’entrée.
Ce n’est pas tant à cet aspect de la collection que s’attaque Mona Chollet dans son dernier ouvrage qu’à l’accumulation numérique plutôt. Pinterest, Instagram, Tumblr et les autres réseaux sociaux sont devenus les valises sans fond des collectionneurs goulus. D’un geste maniaque, il y a les tableaux thématiques créés ici et là : chats, soleil, nuages, vêtements, etc. Ils forment sur la toile des tableaux structurés et rassurants pour qui les font...
Dans un entre-deux entre éléments biographiques et analyses, Mona Chollet parle de cette compulsion iconographique qui, si on prend un léger recul dessus dresse le portrait psychologique d’un individu.
Avec tendresse et élégance, elle se perd dans la contemplation de fenêtres accumulées sur Pinterest. Elle convoque d’autres collectionneurs, pour se ramener à une famille tangible. C’est drôle comme les noms invoqués (Walter Benjamin, John Berger), de « gros noms » finalement, semblent porter en eux toute la crédibilité de l’accumulateur. Un peu comme si c’était une honte. Un monde à soi que pour soi, qu’il faudrait éviter de divulguer.
Je me demande alors, si Mona Chollet en livrant là sa passion des chatons et des vêtements aux lignes minimales, ne se défausse pas, derrière d’autres, d’un hobby qui devrait en rester un, du moins ne pas s’afficher sur le mur des autres. Ou bien son livre n’est-il pas lui-même un rouage de l’agrégat d’images et de symboles qui ricochent depuis le regard de Susan Sontag à celui d’une très vieille scène indienne où une jeune femme court chez son amant sous la pluie. Que disent les allers et retours entre le portrait de la sorcière et militante écoféministe Starhawk et l’image presque banale d’un salon ultra design ?
C’est peut-être du monde, de nous dont ces icônes parlent. De notre nouveau rapport à l’image que l’on entretient. Rapport déjà théorisé par Walter Benjamin dans son célèbre texte l’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité où il prophétisait la perte de l’aura de l’original et le gain de l’image facile, le passage du spectateur au regardeur, du « je » au « jeu » finalement…
Et puis, Sei Shonagon me saute aux yeux.
Et puis, une peinture médiévale accroche encore plus.
Et puis…
Souvenir aussi d’Aby Warburg que Mona Chollet - à mon grand étonnement, n’évoque jamais !! Lui, le plus esthète des accumulateurs. Le plus théoricien, qui traqua dans le flot des icônes, une histoire de l’art par l’image et de l’être. Lui et le fameux atlas Mnémosyne à jamais inachevé, mais qui fut en parti publié par les éditions de l’Ecarquillé…
Et cela dit, Mona Chollet parle de John Berger. Or lui-même est publié aux éditions l’Ecarquillé. Alors quoi ? Quels ricochets demeurent ? Quelles accumulations, liens, arborescences se font et se feront… ?
D’images et d’eau fraîche réussit dans sa manière qu'il a de pointer une source (pour filer la métaphore) et de laisser le regard de chacun s’y poser, tracer sa route, y déceler les cailloux et poissons, y accumuler sa propre expérience, ses propres morceaux d’images, de citations à retenir ou à oublier. D’ailleurs, c’est drôle, mais de citations, je n’en ai souligné aucune, tant absorbée par ma lecture...
[D'images et d'eau fraîche de Mona Chollet, éditions Flammarion, 19/10/2022 L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité de Walter Benjamin, éditions Allia ??/01/2003 L'Atlas Mnémosyne d'Aby Warburg, éditions l'Ecarquillé 2012]
Le chemin d’une vie n’a rien de droit. Il n’est même pas un chemin, peut-être un brouillard dans lequel on se dirige à tâtons. En tout cas c’est cette impression que donne le philosophe Byung-Chul Han. Né en 1959 en Corée du Sud, cet étudiant en métallurgie dans une ancienne vie s’est ensuite envolé pour l’Allemagne afin d’y étudier la philosophie. Là, il y développa une thèse sur Heidegger, un penseur qui infuse depuis chaque facette de ses propres réflexions.
Le travail de Byung-Chul Han a ça d’intéressant qu’il prend racine au coeur du présent, par des situations concrètes, notamment l’épidémie du Covid ou notre relation au Smartphone (pour ses textes les plus récents) et les faits lentement glisser vers un état des lieux plus global, une métaphysique identitaire, dirons-nous. On retrouve déjà cette « philosophie à hauteur d’homme » dans le travail de Clément Rosset et de ses questions autour du Réel, qui s’appuyait sur l’histoire d’un Consul dans son texte Le réel, traité de l’idiotie.
Tandis que ses maîtres à penser, dont Heidegger s’écartait du temps concret pour proposer un tunnel métaphysique sur le dasein (l’être étant), Byung-Chul Han lui, fait parti de cette nouvelle vague de philosophes qui copinent avec la sociologie. Nous ne sommes plus, avec ces penseurs issus de la seconde moitié du XXe siècle, dans le statut d’un philosophe écarté de la masse comme l’idéal Antique, au contraire. Nous avons là un acteur, à la fois dans sa vie (il est professeur de philosophie dans une école d’art à Berlin) mais avant toute chose dans sa manière de développer ses concepts. Il s’appuie régulièrement sur ses propres expériences de vie (à la manière d’un Wittgenstein et son obsession pour le penchant impérieux de la philosophie) et explique par la suite sa pensée.
Pédagogue, sans nul doute, il est également un fin analyste des situations sociales de notre époque et de ce qu’elles disent de nous en tant qu’être humain.
Dans son texte tout juste paru : La société palliative, Byung-Chul Han invoque l’algophobie soit la peur de la douleur et l’inscrit dans le contexte post-Covid, pour en tirer une réflexion mordante sur la capacité de nos gouvernements à endormir notre rage d’être. Les restrictions imposées ont éloigné les hommes les uns des autres, lancé l’individu dans une sorte d’état de survie. Et la survie cherche le confort à tout prix, du moins évite la souffrance.
Voilà où nous en serions : des êtres aux battements de coeur monocordes qui courent après un luxe matériel où les émotions ne doivent pas être excessives.
La couverture du livre illustre parfaitement la thèse dégagée ici : un cardiogramme qui fluctue, en piques. On ne sait plus comment se gérer entre besoin d’apaisement et colère face à la situation du monde actuel.
Mais Byung-Chul Han va plus loin et pose sur la table une réflexion pertinente : la peur de la douleur nous dirige vers une injonction au bonheur. Le phénomène du bodypositive, la montée sur les réseaux d’influenceurs lifestyle toujours prompts à partager des valeurs positives, à nous pousser à faire du sport, à manger healthy (sain), à nous accepter comme nous sommes… Sommes-nous réellement libres d’être heureux, d’être bien dans notre corps ou n’y aurait-il pas plutôt une interdiction à la déprime, aux complexes et à l’amertume ?
« Motivation de soi et optimisation de soi rendent le dispositif du bonheur néolibéral très efficient, car la domination se déroule sans aucune dépense notable. Le soumis n’est même pas conscient de sa soumission. Il s’imagine en liberté. Il s’exploite volontairement sans aucune contrainte étrangère, persuadé qu’il est de se réaliser ainsi. » (p.17)
La société néolibérale est un tunnel à l’auto-exploitation souriante.
C’est une mélodie entêtante déjà croisée dans les livres dystopiques. À croire que de dystopie, nous y sommes déjà !
[La société Palliative de Byung-Chul Han, éditions PUF, 12/10/2022 Le réel, traité de l'idiotie de Clément Rosset, éditions de Minuit 2004]
À flâner dans les titres de philosophie, à parcourir les noms qui jalonnent nos vérités, du moins l’éternelle question sur ce qu’elle est, on se perd en noms, en figures à front large de sagesse, à barbe bouclée d’intelligence. Ils sont, Socrate, Platon et Aristote ; Kant, Hobbes, Hegel… Lock aussi ou Heidegger. Arendt et d’autres, qui, s’ils semblent découler de diverses nationalités et époques, racontent pourtant quelque chose de notre façon de réfléchir : une pensée occidentale, depuis la Grèce Antique jusqu’aux émissions d’Adèle Van Reeth. Pourtant, la philosophie n’est pas qu’une tambouille partagée entre trois, quatre pays. Il y a d’autres civilisations, de celles dont on a moins l’assurance des noms. Philosophie d’Islam, de Russie ou d’Inde. La Chine aussi. À chacun, une façon de penser, de nommer ses figures. Moins à l’aise, incapable de prononcer correctement ces noms où les « a » s’allongent, les « h » s’avalent, où, d’un canton à l’autre Confucius devient Kǒng Zǐ…
Appréhender le monde dans sa globalité est difficile, mais passionnant. C’est un exercice de décentralisation qui demande une conscience à la fois de soi et une abnégation du soi, une compréhension des structures mentales des autres. Car, d’une langue à l’autre, les coches de la pensée se modifient. Et là où l’Occident se joue d’individualité, il est probable que l’Extrême-Orient, lui, réfléchisse d’une manière plus spirituelle et soucieuse de l’impermanence.
Exercice d’écriture, de parallèles… Le XXI siècle se passionne pour la compréhension non plus centriste, mais mondiale et il faut être un tant soi peu anthropologue pour se pencher sur le globe terrestre afin d’en tirer de nouveaux paradigmes. En quelques années ont fleuri les Harari, Descola et Graeber. Chacun proposant une vision historique et chronologique d’un pan de notre humanité.
Avec un brin de curiosité et une soif de lecture certaine, nous avons à présent beaucoup plus de moyens pour comprendre les enjeux des époques passées et à venir. La philosophie se dompte aussi bien qu’elle glisse vers les sciences dures, depuis la mort de Dieu. Et si l’on déplore la disparition lente des philosophes en tant que créateurs de nouveaux concepts, il suffira de faire un pas de côté pour s’apercevoir que chaque civilisation a vu grimper et s’effondrer sa gloire culturelle et philosophique.
Le travail de Vincent Citot, dans son ouvrage une histoire mondiale de la philosophe, sorti aux PUF, l’explique bien. Dans cette courte synthèse de quelque cinq cents pages, c’est, chapitre par chapitre, civilisation par civilisation que nous voyons s’établir le graphique affolant des connaissances et désillusions, tandis que se répète, et cela, malgré les frontières, le même jeu de despotisme et d’extinction des penseurs ; de naissance, mort et glorification des anciens.
Partant de la civilisation grecque, Vincent Citot expose depuis les présocratiques, le lien étroit entre philosophie et science. Si la recherche de la vérité et la compréhension du monde apparaît sur certains aspects comme une forme d’abstraction, très rapidement, naissent les mathématiciens, astronomes ou médecins qui créeront du lien entre les atomes et choses de l’âme. Que devient dès lors le philosophe ? Avec Socrate il corrobore son lien avec la politique et opérera une « philosophie du droit » par exemple.
Mais ce qu’il y a d’étonnant en parcourant ces pages, c’est ce glissement régulier de la philosophie vers d’autres objets de la société : médecine, spiritualité, droit. Plus récemment : sociologie, anthropologie, écologie. Comme si, « l’amour » de la vérité devait s’accoupler aux autres pans de la recherche, interrogeant sur l’utilité même d’un statut d’universitaire en philosophie. Bon, on apprendra assez rapidement que la liaison entre universités/philosophie est vieille comme le monde et sert régulièrement à l’État de garde-fou, qui obligera le philosophe à penser d’une certaine manière voire à se limiter aux traductions de textes, plutôt que d’assouvir ses envies de vérités et de pensées autres. Quand il ne doit pas faire entrer les anciens dans les boîtes du dogme religieux en cours, afin d’avoir l’autorisation de s’y pencher.
Un autre aspect de ce livre tient en sa façon d’exposer la philosophie et son évolution par civilisation. Tandis que la pensée romaine n’existe pas en tant que telle, car « plus Rome conquiert militairement de peuples, plus elle est conquise par ceux-ci (p80), d’autres comme l’Islam ou la Russie sont intrinsèquement liés à l’histoire religieuse. Mais cela touche globalement les philosophies qui reçoivent le soutien de l’Église, ce qui oblige « les théologiens […] à christianiser Aristote » (p170) par exemple.
On remarquera aussi que l’Inde pâtit des invasions barbares qui taisent son feu culturel ou que la Russie peine à s’inscrire dans une philosophie dite « pure », parce que la théologie est si fortement prégnante dans son histoire, qu’elle fait éclater les possibilités d’une philosophie universitaire (sans la supprimer pour autant. La philosophie aura davantage tendance à apparaître dans la littérature et les autres pans de la science).
Il y a encore de nombreuses facettes à explorer dans le croisement des philosophies par civilisation. Vincent Citot lance une première pierre dans la marre, finalement très pédagogique, et on remerciera ses fréquents parallèles pour nous faire comprendre l’impact d’un penseur en Islam, mettons, en se référant à nos propres philosophes.
De même, l’ouvrage a l’intelligence de proposer le corpus de textes et d’articles sur lequel il se base pour chaque chapitre à chaque fin de ces derniers, afin de ne pas nous laisser avec un chaos de plusieurs pages en fin de livre.
Ouvrage à destination des curieux et passionnés du genre, des Occidentaux trop occidentaux, qui voudraient comprendre ce qui s’est passé chez le voisin, sans savoir par où commencer.
Bref, ouvrage à saisir d’urgence.
[Histoire mondiale de la philosophie de Vincent Citot, édition PUF, 11/05/2022]
Au coeur chante la poésie grecque, celle où les héros pleurent à chaudes larmes devant la beauté de la nature, là où l’amour a quelque chose de la pureté et la guerre un air de tragédie à faire frissonner les âmes indécises.
Hölderlin chante ces moments et nous convainc. Hypérion semble immortel, chargé de traverser le monde sans être capable d’y poser solidement le pied. Il transcende ceux qu’il rencontre. L’amour qu’il portera pour Diotima et qu’elle lui portera causera la perte de cette dernière. De même son tendre ami Alabanda sorte d’incarnation de gamin turbulent à bon coeur, préférera la mort à l’idée de le flouer.
Hypérion est pur. Pur dans le récit de cette antiquité rêvée, de ces olives dans lesquelles nous mordons. On y sent la tendresse pour les pâles lumières, l’odeur de l’huile et les sentiers de terre sur lesquels claquent les fières sandales, tandis que deux vieux penseurs respirent à plein nez les effluves de la nature la plus simple.
Baigné de mythologie, Hölderlin est un écrivain au destin malheureux. Fou, cloîtré jusqu’à sa fin dans une tour d’argent, Hypérion préfigure sa chute. Parce que Diotima (nom emprunté à la prêtresse de l’amour chez Platon) est l’incarnation d’une femme avec qui il partagea un amour caché : Susette Gontard.
Peut-être prend-il trop à coeur le rêve de ce monde passé. Sur les ruines malheureuses du Panthéon, alors qu’Hypérion est écrasé par la fin du monde, on devine facilement Hölderlin en sous-ton. Il se cache dans les replis de cette Grèce antique de fantasme, comme si elle seule portait les grands hommes, les muses et les amitiés particulières entre les jeunes hommes.
Les mots sont bien choisis, les lettres adressées à Bellarmin alternent entre odes à la beauté et dépression de notre pauvre Hypérion, avec une rigueur telle qu’on s’amuserait presque à imaginer avant qu’elle n’arrive, la mauvaise nouvelle amorcée de retrouvailles avec l’un ou l’autre des siens.
Préfigurant le romantisme ou l’incarnant tout simplement, Hölderlin mélange habilement les paysages d’avant et ceux de 1700. On hésite entre mythes et réalités, entre vrais faux de ces figures croisées, entre la présence rêvée ou non d’un Hypérion sur les bords du Péloponnèse. Mais qu’importe sur quel flanc de colline il se trouve, à la fin, il perd tout.
[Hypérion de Friedrich Hölderlin, édition Poésie Gallimard, 1973]
Le soleil tape sur la Vallée de la Mort. Décor lunaire, goût d’une fin du monde ou d’une fuite à la vie, à la société, référence expresse à Zabriskie Point.
Quelques années après les révolutions estudiantines de mai 68, alors que Born To Be Wild résonne de concert avec un James Dean qui a encore la fureur de vivre, Foucault est invité par Michael Stoneman et Simeon Wade pour une expérience de LSD à dose thérapeutique, dans la Vallée de la Mort. Cela aura un effet d’épiphanie sur le penseur qui, en rentrant à Paris brûlera un texte en cours sur la sexualité et développera un nouveau chapitre de ses réflexions.
Ode à la drogue alors ? Peut-être pas. Il y a un relent démodé de ces générations sixties dans les allures des jeunes Américains croisés au fil des pages. Ils sont là, à bavarder autour d’un feu de camp, interrogeant leur Saint Foucault au crâne dégarni. Vous lisez ceci, vous aimez cela ? Le penseur fait figure de Deus parfois gênant. On ne sait plus trop bien si Michel Foucault est un humain ou une silhouette aux contours troubles, sorte de personnage de roman, de prophète en toge faite d’un pantalon à pâte d’éléphant et col roulé blanc. C’est là le paradoxe de celui qui écrivait au plus proche de la situation politique, pour finalement être écarté, protégé sur un piédestal.
Grâce au LSD il repose un pied sur terre. D’un coup il se glisse entre le duo Simeon et Michael. Écoute Stockhauzen, parle de Pierre Boulez. On n’échappe pas au mapping des grandes personnalités de l’époque ni à la mode du Yoga et de la méditation.
Au passage, Foucault avoue qu’il n’a lu que les cinquante premières pages de Sartre. On devine derrière les lignes vers qui se portent ses amours. Entre homosexualité, Freud de coeur et d’âme, Foucault balance.
Homme des interdits, des bars de sous-sol, de drogue et de rire. Foucault, philosophe des prisons, penseur des institutions politiques, de la psychiatrie. Il se dévoile un peu, beaucoup, jamais à la folie dans ce livre. Il répond juste aux questions, s’agace de quelques autres, se sent bien au milieu des jeunes tout en fuyant les foules. Non, il n’aime pas être au centre de l’attention, voudrait être un type parmi les autres, qui peut se poser en fond, pour réfléchir à la condition humaine. Ça et militer comme un homme du peuple. Mais c’est Foucault et en Californie, il est adulé.
Michel Foucault se prend sans fioriture dans les éditions Zone. C’est un gars façon Back To The Futur avec ses grosses lunettes. Son oeil chope la beauté des torses des garçons qui l’entourent, sa bouche laisse échapper les paroles prophétiques pour une clique d’étudiants voués à ses mots.
Foucault, Foucault, Foucault, comme la résonance de cloches pour une pensée qui ricoche de liberté et d’une sexualité débridée.
[Foucault en Californie de Simon Wade, édition Zone sorti le 04/02/2021 Photo de Foucault et Simeon Wade]
Sa voix grouille de mots qui trébuchent les uns sur les autres. Il veut en dire beaucoup, trop même. Dans sa langue se bousculent les récits de guerres et de vies, de la sienne, de celles de ceux qu’il eut en amis, en père. Il parle de ses bégaiements aussi. Depuis l’enfance, il est comme cela, à agglutiner les lettres, à « di-di-dire » les choses. Et ce qui fut une tare, une moquerie pour l’enfant bègue, devient une force folle, cachée dans la discrétion d’une bouche.
Sorj Chalandon possède de cette aura invisible. Il pourrait se fondre dans la masse, tout en se faisant trahir par le timbre de sa voix fiévreuse. Il lâche sans crier gare des paroles dressées d’humour crissant. Il se raconte, coule une vie d’enfant « préparé à tuer Charles de Gaulle » à douze ans. Il rit en le disant, son oeil brille de l’histoire. Les gens l’écoutent, s’étonnent, s’horrifient, mais lui, il est dans le spectacle de sa personne, dans la représentation de Chalandon.
Il est une pièce de théâtre à lui seul. En a peut-être conscience lorsqu’il parle d’Antigone d’Anouilh dans le quatrième mur. Dans ce livre, il raconte sa catharsis. Georges c’est lui, premier prénom, abandonné pour Sorj. Georges, c’est son soi mauvais. Il écrit, dit-il, parce que « le roman te permet de tuer le barbare qui est en toi. » Ses histoires sont liées à sa vie de reporter de guerre. Il a vu le Liban, il a vu Imane (personnage du quatrième mur), morte, allongée de travers dans un lit, le corps en souffrance. Et il l’a relevé. C’était nécessaire « pour partager. Je partage la guerre. » C’est ça. Dans ses romans, des morts qui se réveillent, qui parlent d’eux, cherchent des réponses à la cruauté. N’en trouvent pas qui vaillent et retombent avec horreur. Les livres se succèdent en tourbillons. Chalandon s’enrage encore, cherche des réponses, propose des contextes où ses doubles évoluent, se cassent la figure, pleurent. Il dit encore : « Je pense que tu écris lorsque tu as quelque chose qui te bouleverse, qui hante ta vie entière. » Derrière ses mots, on devine les troubles, la peur du vide et ces yeux qui ont trop vu.
Il ne faut pas croire que dans son écriture il y a une forme de réparation, Chalandon n’est pas de ces écrivains, qu’écrire guérit. Il se place davantage aux côtés d’une Marguerite Duras qui avouait qu’écrire était une douleur. Chaque mot est un combat. Dans le cas de Chalandon, le mot est bègue, la langue française est une litanie de phrases courtes qui évitent le faux pas. Ce sont aussi des énumérations d’adjectifs pour toucher au plus près une réalité. Sans doute.
Et vient le dernier roman. Enfant de Salaud. Un mot de colère, il n’y a que ça chez Chalandon.
Encore une fois, on descend dans les affres de son âme. Le père présent-absent, le traître, la guerre qui se dit, l’incompréhension des uns pour les autres, les tensions qui surgissent au coin des rues où le fils abasourdit pousse forcément le père âgé, pour lui faire avouer, pour le secouer de ses mensonges.
C’est une histoire de trahison, de fantasmes brisés. Lui qui a passé l’enfance à croire à un père combatif, glorieux, se retrouve brusquement devant la réalité d’un traître, après avoir découvert les papiers relatifs à un procès. Et tandis qu’il couvre en tant que journaliste le procès du terrible Klaus Barbie justement, Samuel, le personnage du roman, en intente un autre, intime avec son père.
Que ça soit ici ou dans ses précédents titres, Sorj Chalandon poursuit une quête veine. Ses textes peuvent être lus comme les diverses tentatives de mise en scène d’une même pièce. Dedans, toujours la même typologie de personnages : le traître, le trahis, ceux qui subissent.
On ne saura si à ce dernier titre qui clôt le triptyque du père comme il aime à le dire, Sorj Chalandon aura trouvé une réponse. Sans doute n’y en a-t-il pas. Son père est mort. Personne ne saura ce qui fait d’un gamin de vingt-deux ans, un traître, puis un père, puis un mort. On ne peut comprendre l’autre malgré tous les mots, toutes les envies ou archives recoupées. C’est remarquable comme Chalandon persiste à l’exercice depuis dix-sept ans, sans toucher la vérité. Il a relevé bien des morts, les a tous dressés sur ses scènes, plaçant ici et là ses acteurs zombies pour les faire jouer encore et encore la même chose.
Maintenant qu’il va sur ses soixante-dix ans, il s’avoue las de l’exercice. Son énergie va ailleurs, dans son travail journalistique, dans sa famille peut-être.
« C’est fini, le rideau est tombé » lâche-t-il encore, l’oeil au loin.
Et tandis que du bout des lèvres, nous lui demandons comment fera-t-il face à cette réalité, à ce trou béant que l’exercice d'écrire comblait, il ajoute que oui « ça sera le vide. C’est terrifiant. » et il répète « ça sera terrifiant, oui. »
Les morts sont terribles, leurs secrets nous gangrènent et nous tiennent debout.
Les mensonges de nos proches, font de nous des Sisyphe, qui roulent inlassablement la même pierre. Est-ce un drame ? Sans doute pas, sinon Sorj Chalandon ne serait pas cet homme drôle et souriant.
Et comme Camus le décrit dans le mythe de Sisyphe « On ne nie pas la guerre. Il faut en mourir ou en vivre. Ainsi de l'absurde : il s'agit de respirer avec lui ; de reconnaître ses leçons et de retrouver leur chair. À cet égard, la joie absurde par excellence, c'est la création. »
[Enfant de Salaud, par Sorj Chalandon édition Grasset (18/08/2021) Le Quatrième mur, par Sorj Chalandon édition LDP(20/08/2014) Le Mysthe de Sisyphe, par Albert Camus, édition Folioessais (21/02/1985)]
« Merde ! Ça ne va pas » ruminait Giacometti, dans le fond de son atelier, à peindre et sculpter la belle Annette, son frère Diego ou son ami japonais Yanaihara.
Rien n’allait, rien n’irait, sauf dans l’alignement des bons jours. Artiste passionné, les mains cramponnées au travail, le regard scrutateur et merveilleux, Giacometti est de ces hommes au génie né de l’acharnement, à l’intelligence de la main et de l’esprit.
Catherine Grenier a fouillé sa vie, dressé son portrait dans une biographie publiée chez Flammarion, laquelle porte le souffle des relations du XXe siècle, lorsqu’être artiste c’était appartenir au groupe fantasque de Picasso, vivre de peu et des repas dans les bistrots de Montparnasse et de Montmartre.
Au fil des pages, on découvre le chemin de cet étonnant personnage aux cheveux de fer. Né en Suisse d’un père peintre, au sein d’une famille soudée, Giacometti a toujours été poussé vers les chemins de l’art. Dessin, école d’art, lettres aux parents qui le soutiennent dans ses choix, Alberto se dévoile très vite comme un intrigant. Ses camarades sont fascinés par sa présence-absence. Chaleureux, amoureux des hommes, Alberto n’en demeure pas moins un être hors du monde, dont le regard scrute les âmes, défait les chairs, dans une recherche de vérité et de réel impossible à atteindre. Il s’épuise ainsi dans le détail d’un pied plutôt que la représentation entière des nus qui posent à l’école. Il fatigue certains de ses professeurs qui sont encore incapables de comprendre qu’est en train de naître la nouvelle génération d’artistes : ceux qui mettront l’art sans dessous dessus, qui créeront de nouveaux langages, de nouvelles couleurs.
C’est encore trop tôt.
Prophète artistique venu de la Suisse, Alberto s’installe à Paris vers Montparnasse alors prisée par les intellectuels. Pour beaucoup de nous, qui ne connaissons Montparnasse que sous les traits des buildings et des hommes en costume, il est difficile d’imagine l’effervescence que nourrit ce quartier, bien que quelques malheureuses reliques demeurent : théâtre au fond d’une rue, devanture d’un ancien café…
Mais le fait est là, le XXe siècle accueille une faune devenue fierté nationale. Pêle-mêle s’y croisent Picasso, Chagall, Balthus, Apollinaire, Breton, Man Ray, Zadkine, Crevel, Juan Gris, Matisse… Tant et tant de noms qui se lient dans les projets, une vision du monde à venir.
Giacometti évolue dans ces groupuscules. Son atelier est un lieu de passage où il est constamment fourré. Il passe des journées, des nuits à sculpter, reprendre ses plâtres, défaire ses peintures dont la satisfaction ne vient jamais. Il n’aura de cesse de remplir ses carnets de réflexions à ce sujet. Comment saisir le réel ? Comment creuser les peaux et les os pour en saisir l’âme ? Giacometti s’y attelle, ses sculptures naissent en brutalité dévoratrice d’espace. Ses modèles dont son frère Diego acceptent de ce Sysiphe qu’il retourne leurs viscères dans le plâtre. Le témoignage le plus touchant de cette relation à l’art et au poseur, sera Yanaihara, ce philosophe japonais qui entretiendra toute sa vie durant une relation forte avec Giacometti - allant jusqu’à jouir d’Annette. Il décrira l’acharnement de l’artiste et sa dureté. Ses modèles posent des heures sans devoir bouger, dans son atelier de poussière. Des heures où le moindre mouvement met en colère Giacometti connu pourtant pour sa douceur. Quand il fait de l’art, plus de douceur. Quand Giacometti tient le plâtre ou la peinture, il est animé du besoin primitif de comprendre. Qu’importe la brûlure de la nuque et du dos, qu’importe que l’ennui châtie l’âme du poseur… Qu’importe, parce qu’on ne peut résister à l’oeil fiévreux de cet artiste capable de dire que le nez de Yanaihara est un monde en soi.
Par la biographie de Catherine Grenier, on devine en partie le cosmos ardent qui coule dans les veines de Giacometti. Et cependant, ce n’est pas tout. Elle trace les grandes lignes de ses relations au monde. Car loin d’être un Van Gogh maudit, Giacometti connaîtra le succès de son vivant. Ses sculptures d’hommes et de femmes feront le tour du monde. Les collectionneurs américains y voient de l’intérêt, de même que les Italiens. Giacometti fait parti, avec nombreux de ses contemporains, des nouveaux piliers de l’art.
Ce qui est étonnant, c’est que Giacometti se distingue des autres artistes par la relation privilégiée qu’il entretiendra toute sa vie avec sa famille. Si son frère Diego le suit dans tous ses mouvements, Giacometti sera surtout le fidèle enfant de ses parents avec il correspondra régulièrement. Est-ce cet amour filial qui le tuera deux ans après la mort de sa mère ou bien sa vie tumultueuse, faite d’alcool, de cigarettes et d’une hygiène de vie globalement mauvaise ?
En tout cas, s’il est de ces êtres sur lesquels on ne se lasse pas d’écrire, la réédition de sa biographie par Catherine Grenier amène un jalon de plus sur la compréhension d’un homme, d’un siècle également.
…
Bien sûr, si cette biographie est de belle qualité, j’invite les amoureux de Giacometti à se tourner vers les textes publiés en partie chez Allia, dont Avec Giacometti, par Yanaihara Isaku.
[Alberto Giacometti, par Catherine Grenier édition Flammarion (09/03/2022) Photographie d'Alberto Giacometti avec Yanaihara Avec Giacometti, par Yanaihara Isaku, édition Allia (11/2014)]
Le 8 mars 2022, le 8 comme un signe infini où retentit le glas des femmes, celles qui n’ont pas pu faire leur trou dans le monde, si bien qu’on leur lance encore et toujours, depuis 1975, une journée à elles, une journée internationale du droit des femmes. Moment propice pour qu’elles libèrent leurs voix, leurs corps des carcans moqueurs du patriarcat.
Depuis combien de temps cette guerre des sexes existe-t-elle? Trop longtemps. De l’Antiquité où elles n’étaient que de petites filles sous la tutelle des hommes, au siècle des Lumières même dans cet humanisme qui les a balayés, jusqu’à maintenant lorsqu’on s’affole depuis notre vigie française, du recul dramatique des droits des Afghanes, obligées à l’éducation dans la clandestinité quand elles ne sont pas juste réduites à l’esclavage domestique.
Dans ce sombre tableau où le corps et la conscience féminine sont muselés, quelques êtres plus lumineux que leurs confrères s’insurgent pour elles et leur reconnaissent un droit citoyen les souhaitent à l’égal de l’homme.
Condorcet fait parti de ces étoiles filantes, qui brillèrent par une pensée d’avant-garde et qui par cela même fut effacé durant 150 ans. Homme du siècle des Lumières (1743-1794) à la fois mathématicien, philosophe et politicien, il s’est fait remarquer comme défenseur du droit des femmes, mais plus généralement des opprimés, allant jusqu’à participer à « la société des amis des noirs », laquelle était contre l’esclavage.
Mais que peut un seul homme contre toute une société ? Peu de choses et, sous le refus de la nouvelle constitution, pointé du doigt comme un traître, voici qu’il fut traqué, arrêté et jeté en prison, mourant dans des circonstances non élucidées.
Sa mort et sa voix font de lui un mythe que l’on redécouvre et sur lequel se sont déposés les jalons du féminisme, de son intuition pour la nécessité de l’éducation des femmes. Il excelle notamment à ce sujet dans la rédaction d’une lettre à sa fille, message testamentaire pour une petite âgée de 5 ans et qu’il saura ne pas voir grandir, puisque Robespierre le veut mort.
À l’occasion de la sortie du texte sous format poche, Nathalie Wolff et Laura El Makki proposent une préface à la fois historique et sensible de Condorcet. Elles dressent le portrait paradoxal d’un homme discret, à la voix qui peut trembler, mais qui est aussi appelé le « Condor » par ses pairs.
Humaniste trop-humaniste, il voyait dans l’Amérique une terre d’égalité et s’insurgeait dans ses échanges avec Jefferson du peu de considération que l’on portait au sort des femmes alors qu’en Italie l’une d’elles : Laura Bassi (1811-1778) mathématicienne et physicienne italienne avait une place de professeure à l’université, par exemple.
Décrit aussi comme l’ami des femmes, Nathalie Wolff et Laura El Makki nous rappellent sa sensibilité et la terreur que fut sans doute la fin de sa vie lors de la rédaction de ses dernières recommandations pour une enfant, dont il sait qu’elle grandira dans une société d’hommes (et sous Napoléon, mais ça, il ne pouvait pas le prévoir !). Pour elle, il osera imaginer une vie digne où la voie du mariage n’est pas la seule, où l’indépendance du coeur et de l’esprit sera une nécessité.
Enfants du XXI siècle, nous mesurons les 150 ans qui nous séparent de ces conseils. Des avancées ont eu lieu : droit de vote des femmes (1944), dépénalisation de l’IVG (1975), une femme Première ministre (1991) ou plus récemment la reconnaissance des couples lesbiens et femmes seules pour la PMA (2021).
Pourtant, nous continuons à gratter nos droits. Nous sommes encore trop proches de ce que demandait Condorcet. L’éducation des femmes, que nous pensions absolue reste fragile lorsque nos yeux se portent sur les Afghanes, sur les Indes aussi.
Les femmes restent trop souvent écrasées ou moquées dans leurs tentatives de se libérer.
Il y a tant à dire et à faire encore. Tant de Condorcet nécessaires.
Nathalie Wolff dira à ce propre une chose qui m’apparaît d’une justesse terrible : les lois se créent de manière impérieuse. Il faut encore faire l’expérience des drames pour qu’une loi soit votée. L’affaire Tonglet-Castellano (1978) sur la question du viol en est la plus dramatique illustration.
Et si, Laura El Makki s’attriste que nous soyons toujours « bloquées entre la vie et le droit » nous oserons croire en un avenir optimiste, dans lequel les conseils d’un père pour sa fille se transformeront en simples conseils à son enfant, effaçant les frontières entre fille et garçon.
En attendant il demeure important de porter haut ces textes, de les lire et relire, de les offrir à ceux qui nous entourent, pour que chacun prenne la mesure du chantier de nos espoirs, pour aussi y trouver la force d’être femme, d’être humain, simplement.
[Conseils à sa fille et autres textes de Nicolas De Condorcet, préfacé par Nathalie Wolff et Laura El Makki, édition Gallimard (03/03/2022) Portrait de Laura Bassi, peintre inconnu Manifestation du 07/02/2022 pour le droit des femmes, photo d'Amaury Cornu]
Quel regard cynique n’a-t-il pas remarqué la lente chute du monde vers un Disneyland total ? Les villes plus vieilles comme Rome, Paris, Venise deviennent un théâtre ridicule du paraître plus que de l’être. Les figures poudrées sur les tableaux du château de Versailles se désespèrent devant l’attroupement des touristes armés de leurs téléphones et de casquettes.
Là encore, les regards peints écaillent de leurs soupirs l’huile qui les coucha sur toile.
Rome devient le bastion des pique-niques au milieu des ruines. Et que dire de Venise ? Grand-Guignol par excellence où, il n’y a d’habitants que ceux qui travaillent au divertissement des étrangers.
Venise encore, ville immergée où la mafia à la main mise, où tout est maquillage. Que reste-t-il de cet endroit mort-né ? Tout y est faux, tout y est signe de purgatoire. On vient, on voit, on part ; il n’y a que des photos et la balade sur les canaux où se croisent mille personnes au bob vissé sur le crâne. Jamais Casanova n’aurait pu s’échapper en toute discrétion de sa prison. Il se serait fait prendre en photo, pour finir noyé sous les péniches qui courent.
L’essai des éditions Exils, au titre long comme le bras, porte l’amertume de celui qui sent le fumé pestilentiel de la distraction. Venise petite ville factice n’est que la sublimation des turpitudes de notre société. En signant les RTT, en balayant le travail en voulant toujours plus de temps libre, sans conscience, alors ruine de l’âme s’y fait.
L’oeil dévore les paysages fantaisistes, les touristes s’immergent dans la musique des Disneylands. Le rêve du plastique, du made in china ; les rêves du faux, génération des désirs à petit budget (et budget il y a, car tout est achetable maintenant).
Et la beauté de l’essai où la comparaison se joue jusque dans les espaces d’expositions. Alors est remis en question un lieu comme l’Atelier des Lumières, où sur d’immenses murs sont projetés les Van Gogh, les Monet. Tout se doit d’être immersif, ultra-visuel, ultra-technique. Bientôt le casque VR aura valeur d’art dans sa finitude. L’original disparaîtra dans sa tourbe. Et nous penserons à Walter Benjamin, main sur le coeur, lorsque dans son essai l’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité, il questionnait déjà l’aura des oeuvres, leur essoufflement…
[Authentique rapport de la nécessaire disparition de Venise de Casanuova, édition Exils (2021)]