vendredi 23 septembre 2022

Füssli, peintre de la langueur

C’est déjà un nom comme une drôle de musique. Un souffle léger et suisse que celui de Füssli, né de ce pays en 1741 puis résident britannique jusqu’à sa mort en 1825. Un homme qui traversa tout un siècle vécut près de 84ans dans l’aisance même, donnant un caractère quelque peu grotesque à tout son travail de peinture inspiré des tragédies shakespeariennes !

Füssli c’est aussi un nom qui ne résonne pas dans les oreilles françaises et pourtant tout le monde le connaît, par un tableau notamment, inscrit dans les livres d’histoire ou de français : le cauchemar. Une peinture à l’huile où une jeune femme étendue semble endormie, un étrange démon recroquevillé sur son torse tandis qu’un cheval au regard fou apparaît en fond. Cette peinture mystérieuse à la lumière blafarde, Füssli l’a déclinée en plusieurs tableaux que nous avons la chance de contempler à Jacquemart André, du 16/09/2022 au 23/01/2023.

Alors, là où le parquet ce musée craque à souhait, non loin des champs Elysées, quelques pièces s’ouvrent sur les peintures théâtrales… S’y succèdent des scènes tirées de Macbeth de Shakespeare, mais aussi de la mythologie, comme un dessin à la construction féroce, représentant le pauvre Achille le dos brisé dans la tentative de retenir l’âme de Patrocle…
Füssli est donc ici et il montre son art aussi bien dans de grandes toiles de plus d’un mètre de haut que dans des productions plus intimes.

Il faudra se pencher sur ses esquisses, à l’encre et lavis ou au simple crayon, pour y lire les prémisses des yeux profonds, des arcades sourcilières presque sculpturales. Quand la main n’est plus encombrée par le pinceau, mais approche la vivacité d’un geste par le crayonné, on est là oui en historien de tableau à reconnaître dans l’ombre d’un oeil cave, la courbe d’une hanche nonchalante, toute la genèse des oeuvres à venir.
Les esquisses m’apparaissent dès lors plus belles matrices que les peintures elles-mêmes. Le Achille de Füssli, revenons-y encore. Quel transport devant ce torse à la musculature tendue, au dos près à se rompre, cette pose comme un « w » tandis que Patrocle dans une langueur d’être appartenant à l’air et à Chiron, se glisse hors des doigts de son malheureux amant…

A contrario de cette puissance nue de tout artifice, un Roméo et sa Juliette sont presque caricaturaux lorsque cette dernière, présentée au moment de sa mort, le visage renversé, aborde un nez aquilin et cerné d’un grisé architectural, idem pour ses yeux. On retrouvera le même visage dans la représentation de Dieu, dans le tableau d’Adam et Ève chassés du paradis. Ses yeux levés plus haut encore, la moue de sa bouche… J’ose croire que si c’était une animation, il serait en train de rouler des yeux devant l’apitoiement de ses humains.

Ce vacillement entre tragédie des sujets et sorte de théâtralité de la représentation, fait de Füssli un peintre qu’on peut facilement apprécier aujourd’hui ou a contrario ne pas aimer. Dans leurs souffrances, ses personnes ont les courbes de la langueur et l’attente d’une amoureuse. Si on y apprécie le romantisme qui s’en dégage, on pourra également regretter le manque de ligne plus dure, de regards pleins de feu comme chez un Rembrandt, chez un Caravage où le pathétique et la tragédie sont à peine figés sur la toile.

Mais il faudra tout de même applaudir l’élégance des compositions. La candeur d’un berger assoupi avec un ciel haut et une petite lune qui brille ; l’épouvante d’une Catherine dans un couloir, le visage verdâtre sous le flambeau, ceint des ombres de la nuit…

Füssli enfin, peintre adoubé pour ses représentations à la frontière du fantastique. Somme toute, on pourra aussi l’appeler le peintre de la langueur…

[Exposition Jacquemart André : Füssli  (16/09/2022-23/01/2023)]
Photos personnelles prises lors de l'exposition.

Tck.

mardi 14 juin 2022

La philosophie chez le voisin (philo)

À flâner dans les titres de philosophie, à parcourir les noms qui jalonnent nos vérités, du moins l’éternelle question sur ce qu’elle est, on se perd en noms, en figures à front large de sagesse, à barbe bouclée d’intelligence. Ils sont, Socrate, Platon et Aristote ; Kant, Hobbes, Hegel… Lock aussi ou Heidegger. Arendt et d’autres, qui, s’ils semblent découler de diverses nationalités et époques, racontent pourtant quelque chose de notre façon de réfléchir : une pensée occidentale, depuis la Grèce Antique jusqu’aux émissions d’Adèle Van Reeth. Pourtant, la philosophie n’est pas qu’une tambouille partagée entre trois, quatre pays. Il y a d’autres civilisations, de celles dont on a moins l’assurance des noms. Philosophie d’Islam, de Russie ou d’Inde. La Chine aussi. À chacun, une façon de penser, de nommer ses figures. Moins à l’aise, incapable de prononcer correctement ces noms où les « a » s’allongent, les « h » s’avalent, où, d’un canton à l’autre Confucius devient Kǒng Zǐ…

Appréhender le monde dans sa globalité est difficile, mais passionnant. C’est un exercice de décentralisation qui demande une conscience à la fois de soi et une abnégation du soi, une compréhension des structures mentales des autres. Car, d’une langue à l’autre, les coches de la pensée se modifient. Et là où l’Occident se joue d’individualité, il est probable que l’Extrême-Orient, lui, réfléchisse d’une manière plus spirituelle et soucieuse de l’impermanence.
Exercice d’écriture, de parallèles… Le XXI siècle se passionne pour la compréhension non plus centriste, mais mondiale et il faut être un tant soi peu anthropologue pour se pencher sur le globe terrestre afin d’en tirer de nouveaux paradigmes. En quelques années ont fleuri les Harari, Descola et Graeber. Chacun proposant une vision historique et chronologique d’un pan de notre humanité.

Avec un brin de curiosité et une soif de lecture certaine, nous avons à présent beaucoup plus de moyens pour comprendre les enjeux des époques passées et à venir. La philosophie se dompte aussi bien qu’elle glisse vers les sciences dures, depuis la mort de Dieu. Et si l’on déplore la disparition lente des philosophes en tant que créateurs de nouveaux concepts, il suffira de faire un pas de côté pour s’apercevoir que chaque civilisation a vu grimper et s’effondrer sa gloire culturelle et philosophique.

Le travail de Vincent Citot, dans son ouvrage une histoire mondiale de la philosophe, sorti aux PUF, l’explique bien. Dans cette courte synthèse de quelque cinq cents pages, c’est, chapitre par chapitre, civilisation par civilisation que nous voyons s’établir le graphique affolant des connaissances et désillusions, tandis que se répète, et cela, malgré les frontières, le même jeu de despotisme et d’extinction des penseurs ; de naissance, mort et glorification des anciens.

Partant de la civilisation grecque, Vincent Citot expose depuis les présocratiques, le lien étroit entre philosophie et science. Si la recherche de la vérité et la compréhension du monde apparaît sur certains aspects comme une forme d’abstraction, très rapidement, naissent les mathématiciens, astronomes ou médecins qui créeront du lien entre les atomes et choses de l’âme. Que devient dès lors le philosophe ? Avec Socrate il corrobore son lien avec la politique et opérera une « philosophie du droit » par exemple.
Mais ce qu’il y a d’étonnant en parcourant ces pages, c’est ce glissement régulier de la philosophie vers d’autres objets de la société : médecine, spiritualité, droit. Plus récemment : sociologie, anthropologie, écologie. Comme si, « l’amour » de la vérité devait s’accoupler aux autres pans de la recherche, interrogeant sur l’utilité même d’un statut d’universitaire en philosophie. Bon, on apprendra assez rapidement que la liaison entre universités/philosophie est vieille comme le monde et sert régulièrement à l’État de garde-fou, qui obligera le philosophe à penser d’une certaine manière voire à se limiter aux traductions de textes, plutôt que d’assouvir ses envies de vérités et de pensées autres. Quand il ne doit pas faire entrer les anciens dans les boîtes du dogme religieux en cours, afin d’avoir l’autorisation de s’y pencher.

Un autre aspect de ce livre tient en sa façon d’exposer la philosophie et son évolution par civilisation. Tandis que la pensée romaine n’existe pas en tant que telle, car « plus Rome conquiert militairement de peuples, plus elle est conquise par ceux-ci (p80), d’autres comme l’Islam ou la Russie sont intrinsèquement liés à l’histoire religieuse. Mais cela touche globalement les philosophies qui reçoivent le soutien de l’Église, ce qui oblige « les théologiens […] à christianiser Aristote » (p170) par exemple.
On remarquera aussi que l’Inde pâtit des invasions barbares qui taisent son feu culturel ou que la Russie peine à s’inscrire dans une philosophie dite « pure », parce que la théologie est si fortement prégnante dans son histoire, qu’elle fait éclater les possibilités d’une philosophie universitaire (sans la supprimer pour autant. La philosophie aura davantage tendance à apparaître dans la littérature et les autres pans de la science).

Il y a encore de nombreuses facettes à explorer dans le croisement des philosophies par civilisation. Vincent Citot lance une première pierre dans la marre, finalement très pédagogique, et on remerciera ses fréquents parallèles pour nous faire comprendre l’impact d’un penseur en Islam, mettons, en se référant à nos propres philosophes.
De même, l’ouvrage a l’intelligence de proposer le corpus de textes et d’articles sur lequel il se base pour chaque chapitre à chaque fin de ces derniers, afin de ne pas nous laisser avec un chaos de plusieurs pages en fin de livre.

Ouvrage à destination des curieux et passionnés du genre, des Occidentaux trop occidentaux, qui voudraient comprendre ce qui s’est passé chez le voisin, sans savoir par où commencer.
Bref, ouvrage à saisir d’urgence.

[Histoire mondiale de la philosophie de Vincent Citot, édition PUF, 11/05/2022]

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mercredi 8 juin 2022

Le Titan au pied léger (livre)

Au coeur chante la poésie grecque, celle où les héros pleurent à chaudes larmes devant la beauté de la nature, là où l’amour a quelque chose de la pureté et la guerre un air de tragédie à faire frissonner les âmes indécises.

Hölderlin chante ces moments et nous convainc. Hypérion semble immortel, chargé de traverser le monde sans être capable d’y poser solidement le pied. Il transcende ceux qu’il rencontre. L’amour qu’il portera pour Diotima et qu’elle lui portera causera la perte de cette dernière. De même son tendre ami Alabanda sorte d’incarnation de gamin turbulent à bon coeur, préférera la mort à l’idée de le flouer.

Hypérion est pur. Pur dans le récit de cette antiquité rêvée, de ces olives dans lesquelles nous mordons. On y sent la tendresse pour les pâles lumières, l’odeur de l’huile et les sentiers de terre sur lesquels claquent les fières sandales, tandis que deux vieux penseurs respirent à plein nez les effluves de la nature la plus simple.

Baigné de mythologie, Hölderlin est un écrivain au destin malheureux. Fou, cloîtré jusqu’à sa fin dans une tour d’argent, Hypérion préfigure sa chute. Parce que Diotima (nom emprunté à la prêtresse de l’amour chez Platon) est l’incarnation d’une femme avec qui il partagea un amour caché : Susette Gontard.
Peut-être prend-il trop à coeur le rêve de ce monde passé. Sur les ruines malheureuses du Panthéon, alors qu’Hypérion est écrasé par la fin du monde, on devine facilement Hölderlin en sous-ton. Il se cache dans les replis de cette Grèce antique de fantasme, comme si elle seule portait les grands hommes, les muses et les amitiés particulières entre les jeunes hommes.

Les mots sont bien choisis, les lettres adressées à Bellarmin alternent entre odes à la beauté et dépression de notre pauvre Hypérion, avec une rigueur telle qu’on s’amuserait presque à imaginer avant qu’elle n’arrive, la mauvaise nouvelle amorcée de retrouvailles avec l’un ou l’autre des siens.

Préfigurant le romantisme ou l’incarnant tout simplement, Hölderlin mélange habilement les paysages d’avant et ceux de 1700. On hésite entre mythes et réalités, entre vrais faux de ces figures croisées, entre la présence rêvée ou non d’un Hypérion sur les bords du Péloponnèse. Mais qu’importe sur quel flanc de colline il se trouve, à la fin, il perd tout.

[Hypérion de Friedrich Hölderlin, édition Poésie Gallimard, 1973]

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mardi 7 juin 2022

Ne jetez pas la baleine avec l'eau du bain ! (film d'animation)

Non Belle n’est pas le plus beau film d’animation de l’année 2021. Il n’est pas, malgré ses couleurs chatoyantes, un éclatement continuel de la rétine, ni même digne d’une réflexion humaniste sidérante. Au contraire même, il est truffé de défauts, d’une fainéantise scénaristique à s’en claquer le front et pourtant…

De ces musiques auxquelles on revient encore et encore, le coeur frissonnant. Une histoire qui se pare de noeuds, pour se donner des airs faussement complexes : une jeune fille un peu timide, bridée par un deuil, des taches de rousseur pas très jolies, la voix coincée dans le fond de la gorge, se révèle finalement au travers d’une application, dans laquelle elle revêt l’apparence féérique d’une Bell (clochette) aux longs cheveux roses dont le chant prend une ampleur viscérale dans le monde numérique.

Belle joue sur plusieurs aspects : c’est d’abord la réécriture de la Belle et la Bête. Le film aurait mieux fait de rester là-dessus, plutôt que de s’alourdir en voulant absolument parler de la gestion du deuil, d’une pseudo-critique du numérique ou pire de la violence qui peut exister dans la cellule familiale. Il ne parvient pas non plus à équilibrer ce sérieux avec son lot de personnages rigolos : la meilleure amie ou les femmes de la chorale, lesquelles deviennent d’autant moins crédibles dans la monté crescendo de l’histoire…

Mais malgré ces aspérités, ce film reste touchant. Sa scène d’ouverture avec l’exposition de l’application paraît longue, mais fait lentement grimper la tension avant l’éclatement incroyable du thème musical du film. L’image de rêve qui nous est proposée marche à merveille. On oubliera difficilement la première apparition de Belle, debout sur une baleine gigantesque, dans sa robe rouge et qui de ses bras écartés explose l’image en fleurs colorées. C’est une trouvaille succulente qui saura faire germer quelques paillettes dans les yeux… Et si le film joue - selon moi, un peu trop sur le fanservice d’une Luka Megurine des Vocaloid, il faut croire que la sauce prend malgré tout.

Alors oui, Kirei, Kirei* ! (*joli, beau)

Kirei Kirei aussi le personnage de la Bête dans son étrange costume. Son chara-design est intéressant bien que s’achevant dans un pétard mouillé qu’on devine à des kilomètres à la ronde.
Mais c’est peut-être en ça que le film reste en tête ? Ses ratés sont les promesses d’un quelque chose qui aurait pu être encore plus fou. Si fou qu’on en sort avec l’envie que ça se soit passé autrement… Est-ce une bonne raison pour applaudir le film ? Peut-être pas, mais vous les connaissez, les fervents défenseurs d’un film imparfait. Ils lui trouveront toujours des qualités, même dans ses pires défauts. C’est comme avec un bébé moche. Tant que c’est le sien…


[Belle de Mamoru Hosoda, sorti le 29/12/2021]

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samedi 4 juin 2022

Descendre en bas (film d'animation)

Le monde pousse vers le haut et empile pêle-mêle une infinité de structures tirant çà et là leurs inspirations… Des arcs, des arches et des lumières dignes des gravures de Giovanni Battista Piranesi (encore !) ou d’un dessin de Schuiten, mais aussi d’autres choses plus métalliques, sales mais puissantes qui rappellent Fritz Lang, Tetsuo, Akira ou Cronenberg… Il faut le dire, ces références ne tiennent pas de la coïncidence, car Takahide Hori, le réalisateur de Junk Head est cinéphile avant d’être animateur-aventurier.
Lancé comme ça dans le bain du stop-motion, la persévérance en étendard, il déploie un univers où le Body Horror est maître mot.

Et c’est étrange, non ?

Là où les hommes ont si peu d’humanité figés dans le corps de robots, les créatures d’en bas, elles se baladent en chair et os, exposant leur cage thoracique, dents pointues et langue sanguinolente. Un bestiaire proche d’Alien mais pas que, se trimbale dans les couloirs d’un labyrinthe ou Toro/Dieu/L’Épave selon ce qu’on préfère, se perd.
La descente dans les profondeurs du monde n’est pas juste une promenade de santé. Toro est envoyé par l’humanité à la recherche de l’ADN d’une bestiole comparable à un chien des enfers. Elle posséderait le secret de la reproduction… Car les humains dans ce film ne peuvent plus enfanter. Condamnés aux maladies qui déciment à bras large 30% des populations, les voici sans doute perdus, coincés dans leurs studios où la communication ne se fait que par des ordinateurs. Et s’il fallut 4 années à Takahide pour faire son film, il faudra bien s’avouer que son sujet tombe pile dans les problématiques actuelles.

Les humains dans Junk Head, s’ils vivent au plus haut du monde, là où il y a le ciel, s’en vont chercher dans la crevasse de leurs déchets, l’espoir. C’est drôle comme il faut revenir au plus trivial, au plus primaire : aller fouiller la fange à la recherche d’une aiguille. Aller à la rencontre de ceux qu’on a rejetés pour qu’ils nous montrent une autre voie que celle envisagée. À cela s’ajoutent d’étonnantes et terrifiantes rencontres, car ici-bas (même plus bas que bas) les êtres n’ont rien de charmant… Seule une petite fille, chaperon rouge nous apparaît plus normale et encore, on se rend bien vite compte que non, elle n’est pas juste mignonne, en elle, se cache l’état sauvage…

Il y a beaucoup à dire sur les efforts de Takahide Hori. On voit les faiblesses c’est sûr, notamment sur certains aspects du scénario, mais c’est aussi la force du film.
On devine le travail labyrinthique de Takahide, comme sa recherche maniaque de la vérité. Y en a-t-il une, de vérité  d'ailleurs ? Et une fin ? Y a-t-il un paradis dans les profondeurs de l’humanité, dans le ciel bleu mais sec de tout là-haut ? Et si oui, paradis rime-t-il vraiment avec paix de l’âme… Peut-être en saurons-nous davantage dans le second film qu’il prépare déjà.

Junk Head de Takahide Hiro, sorti le 18/05/2022]

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lundi 30 mai 2022

D'art, d'os... Zardoz ? (film)

Un Cronenberg sur une croisette qui fête ses 75 ans en l’an 2022, pourquoi pas. Pourquoi mieux même lorsqu’il serre nonchalamment la taille de Kirsten Stewart tandis que le bon vieux Viggo Mortensen prend la pose près de Léa Seydoux.
Une belle brochette d’acteurs pour un film étrange : Les crimes du futur. Scénario dans le tiroir de Cronenberg depuis plusieurs années, qui se réveille telle une belle au bois dormant, d’un baiser nommé financement.

Personne n’est passé à côté de la comparaison avec Titane, récompensé l’année passée.
Ces deux films parlent de sexe, de futur, de machine ; questionnent l’humain, l’homme, la femme, l’art. Mais l’un est d’une jeune réalisatrice l’autre d’un ponte du cinéma. Cherchons le maître, l’élève ou l’erreur… S’il y en a.

Et tandis que la croisette s’offusque un brin devant ce film qu’elle considère comme choc, l’on se délectera, nous, du bestiaire cronenbesque à la purulence des machines ubuesques aux allures de monticules osseux, d’organes de cauchemars dans lesquels se love Viggo Mortensen dont le corps apparaît putréfié de l’intérieur, douloureux alors même que la douleur, dans ce film, n’existe plus.

Que vaut une vie où la douleur, la maladie n’est rien ? Ces corps défectueux se pâment et se scarifient, cherchent, se creusent la chair à la recherche de la vie perdue. Car vivre, c’est être douleur. Schoppenhauer en saurait gré.
Et si le sens de la vie est interrogé, celui de l’art l’est encore plus. Cronenberg cherche-t-il à expliquer ce qu’il considère être l’art à ses yeux ? Des dialogues en face caméra bavent d’explications, d’expositions gueule béante de ce que recherche l’artiste (ici Viggo Mortensen). Se chercher, dans le fond de ses viscères, mettre à jour la vie et si possible toucher les autres par là. Être artiste, voyez-vous c’est se donner, tout entier, en quête d’une vérité transcendantale. C’est, dans l’arrachement des tumeurs par le bistouri futurico-dégueulasse de Léa Seydoux donner un sens à ce qui n’en a pas. Sur des organes tatoués, le duo d’artistes performeurs que les deux acteurs incarnent souhaite dire aux spectateurs (regardeurs ?) qui se délectent du spectacle que le corps a tant évolué, a tant été manipulé, qu’il ne lui reste plus qu’à se parer de tatouage intérieur pour en prendre totalement le contrôle.

Alors quoi, Crimes du futur, film bizarre. Film où les crimes se jouent sur plusieurs niveaux. Une intéressante réflexion sur la place de l’artiste, de l’humain au sein d’une société dépassée, épuisée jusqu’à l’os par la modernisation et les déchets qu’elle engendre. Car, faut-il le préciser, que dans le futur cronenbesque, la technologie n’a rien d’une architecture pure de Dubaï, au contraire. Elle est sale, rouillée. Les intérieurs oscillent entre une épure digne du Wabi Sabi et la crasse d’un bidonville. Les personnages eux-mêmes sont pris entre luxe et mort.

Si la mort plane tout du long, elle n’est qu’un spectacle de plus. Une blague de deux jeunes femmes munies de perceuses.

Et finalement, sortis de là, sommes-nous réellement choqués ou alors est-ce juste un soupçon de bienséance qui oblige le spectateur à se dire que tout de même, il exagère Cronenberg.
Par son esthétique plutôt léchée et l’engourdissement des images justement choquantes auxquelles nos yeux se sont habitués, on finit par ne plus l’être justement.

Et l’on rit à certains moments. N’est-ce donc pas ce rire et cette léthargie de spectateur, le réel crime ? Grande question.

[Les crimes du futur de David Cronenberg, sorti le 25/05/2022
Titane de Julia Ducournau, sorti le 14/07/2022]

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samedi 28 mai 2022

Dans la dignité du désert (film)

Utama
… Utama, un titre dans lequel résonne quelques airs japonais, car dans cette langue, « uta » veut dire chant. Néanmoins il ne faut pas s’y perdre, car ici, c’est une coproduction entre la Bolivie et l’Uruguay à laquelle l’oeil et l’oreille se confrontent.

Dans les films de peu de moyens, l’ouverture a son importance : de la première note de musique au premier plan. À la manière d’un « aujourd’hui maman est morte », la première image d’un film doit porter en elle l’essence de l’heure qui va suivre. Ici, c’est d’abord un gong un peu strident, sur fond noir. Il est suivi d’une mélodie traditionnelle à la flûte. D’un plan noir, c’est le désert qui surgit, flou de chaleur, un homme en son centre, de dos, qui marche. Il porte un chapeau qui lui donne des allures de cowboy solitaire. Il l’est, à se diriger vers l’horizon brûlé de soleil.

Dans Utama, la nature n’est qu’un vaste désert où survivre devient difficile. À la pompe locale, l’eau ne coule plus. Les touffes d’herbes peinent même à exister au grand damne d’un troupeau de lamas qui continue malgré tout d’avancer à la suite d’un berger dont le pas chancel sous l’écrasante fin du monde d’un ciel sans nuages.
Un an qu’aucune plus diluvienne n’est venue se répandre dans les cicatrices d’un sol qui craque. Et la vie est dure… D’autant plus que les autochtones du coin, des quechuas aux habits de songes, refusent de partir. Ils ont leurs habitudes dans ce désert. Puiser l’eau à quelques kilomètres, avoir chaud le jour, froid la nuit, tout ça appartient à leur folklore qui dresse sur leurs visages les sillons de rivières sèches et sur leurs mains, l’épais cuir d’un vent qui frappe, d’un vent qui assèche.

Le film qui par instant semble tenir plus du documentaire que d’une fiction s’attarde sur le couple d’un vieil homme au souffle rauque d’une fin de vie et de sa femme, aux longues tresses et aux jupons épais. Entre eux, le silence n’est brisé que par la respiration sifflante ou le raclement d’une cuillère dans un bol de haricots et de patates douces. Ils s’aiment sans un mot pour en témoigner. Tout est plus subtil : dans un échange de regards, de réveil au petit matin, le soin de l’un pour l’autre… Le film sera à la lisière d’une romance à la dignité perçante où ces deux piliers se soutiennent dans la sécheresse.

Alejandro Loayza Grisi établit donc ce couple et y ajoute le personnage d’un petit fils ancré dans la modernité, qui ne maîtrise pas les codes d’un dialecte quechua, qui passe son temps sur son smartphone, mais qui malgré tout porte un amour tendre envers ses aïeux.
Sans être une critique totale de la modernité, ni même de la pugnacité des vieillards à refuser de quitter une terre aride, Utama nous offre l’amour des anciens pour leur terre, leurs croyances qui frisent le désespoir, mais aussi la tendresse non pas d’un fils pour son père, mais d’un petit-fils pour son grand-père.

On dit souvent que c’est la troisième génération qui est assoiffée par la compréhension de ses anciens. Elle pardonne mieux que les fils et souhaite réunir les pans d’une tradition et d’un futur. Le petit-fils essaie, semble-t-il. Il a ses raisons et elles sont belles.

[Utama de Alejandro Loayza Grisi, sorti le 11/05/2022]

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dimanche 10 avril 2022

Librement Fou(cault) (socio)

Le soleil tape sur la Vallée de la Mort. Décor lunaire, goût d’une fin du monde ou d’une fuite à la vie, à la société, référence expresse à Zabriskie Point.
Quelques années après les révolutions estudiantines de mai 68, alors que Born To Be Wild résonne de concert avec un James Dean qui a encore la fureur de vivre, Foucault est invité par Michael Stoneman et Simeon Wade pour une expérience de LSD à dose thérapeutique, dans la Vallée de la Mort. Cela aura un effet d’épiphanie sur le penseur qui, en rentrant à Paris brûlera un texte en cours sur la sexualité et développera un nouveau chapitre de ses réflexions.

Ode à la drogue alors ? Peut-être pas. Il y a un relent démodé de ces générations sixties dans les allures des jeunes Américains croisés au fil des pages. Ils sont là, à bavarder autour d’un feu de camp, interrogeant leur Saint Foucault au crâne dégarni. Vous lisez ceci, vous aimez cela ? Le penseur fait figure de Deus parfois gênant. On ne sait plus trop bien si Michel Foucault est un humain ou une silhouette aux contours troubles, sorte de personnage de roman, de prophète en toge faite d’un pantalon à pâte d’éléphant et col roulé blanc. C’est là le paradoxe de celui qui écrivait au plus proche de la situation politique, pour finalement être écarté, protégé sur un piédestal.

Grâce au LSD il repose un pied sur terre. D’un coup il se glisse entre le duo Simeon et Michael. Écoute Stockhauzen, parle de Pierre Boulez. On n’échappe pas au mapping des grandes personnalités de l’époque ni à la mode du Yoga et de la méditation.
Au passage, Foucault avoue qu’il n’a lu que les cinquante premières pages de Sartre. On devine derrière les lignes vers qui se portent ses amours. Entre homosexualité, Freud de coeur et d’âme, Foucault balance.

Homme des interdits, des bars de sous-sol, de drogue et de rire. Foucault, philosophe des prisons, penseur des institutions politiques, de la psychiatrie. Il se dévoile un peu, beaucoup, jamais à la folie dans ce livre. Il répond juste aux questions, s’agace de quelques autres, se sent bien au milieu des jeunes tout en fuyant les foules. Non, il n’aime pas être au centre de l’attention, voudrait être un type parmi les autres, qui peut se poser en fond, pour réfléchir à la condition humaine. Ça et militer comme un homme du peuple. Mais c’est Foucault et en Californie, il est adulé.

Michel Foucault se prend sans fioriture dans les éditions Zone. C’est un gars façon Back To The Futur avec ses grosses lunettes. Son oeil chope la beauté des torses des garçons qui l’entourent, sa bouche laisse échapper les paroles prophétiques pour une clique d’étudiants voués à ses mots.

Foucault, Foucault, Foucault, comme la résonance de cloches pour une pensée qui ricoche de liberté et d’une sexualité débridée.

[Foucault en Californie de Simon Wade, édition Zone sorti le 04/02/2021
Photo de Foucault et Simeon Wade]

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mercredi 30 mars 2022

Misère sur fond de musique Pop (film)

Caméra au fil de l’eau, rythme de vagues douces, un beau démarrage pour un film. La Dolce Vita à la taïwanaise se dit-on. Au moins ne sommes-nous pas plongés dans les bordels moites où les corps en sueurs se frictionnent les uns les autres. Est-ce mieux pour le repos des jeunes âmes de ces moneyboys ?

Ils sont coincés dans les lignes architecturales d’immeubles hauts, des cubes creux où se devinent les fantômes de miradors. Les quartiers pauvres des villes asiatiques ont ça de fascinant que toute la structure sociale peut se faire à l’intérieur même de ces blocs où le voisin accroche ses chaussons devant sa porte tandis que la vieille voisine, assise sur une chaise de jardin moisie, fait cuir un morceau de poisson sans que personne ne se plaigne.
Moi-même je suis fascinée par ces villes où la promiscuité est telle qu’on se demande s’il est possible d’avoir la moindre intimité. Au point où, qu’importe la ville, on retrouve toujours un lointain cousin. Si on ne l’y trouve pas… Quelqu’un l’aura forcément croisé.

Les moneyboys, ces garçons qui se prostituent, fuient généralement la pauvreté de leurs villages. Ils gagnent les villes où l’ami d’un ami saura toujours les faire entrer dans le milieu. Une communauté se soude, c’est une grande famille où l’on prend soin les uns des autres, où les amours naissent et meurent en fragiles pissenlits au milieu de la poisse.
Ils sont des feux follets ces garçons. Si beaux puisque jeunes, déjà promit à l’effondrement. Nouer une relation amoureuse est difficile dans ce microcosme. On rit, mais personne ne se fait vraiment confiance. Le malheur est au seuil de la porte de chacun et c’est plus simple de prendre seul ses jambes à son cou que de fuir en tenant la main d’un autre.

Moneyboys
a quelque chose à voir avec le livre Garçons de Cristal de Xianyong Bai, qui est également taïwanais. Le désespoir de ces prostitués se joue toujours dans la nonchalance des mots. La misère fait rire, ne se prend qu’avec un sérieux relatif. On boit, on fume, on rêve à l’amant riche qui paiera tout. Ça va, ça vient. Certains se rangent au nom d’un mariage factice. D’autres prennent des coups qui les défigurent, d’autres encore, meurent. Pourtant, dans le regard des garçons de cristal, la dignité brille. Même s’ils ne l’ont pas choisi totalement ce mode de vie auquel ils se tiennent, cela devient leur revendication même. Eux qui n’ont pas pu faire d’étude, ont été assez malins pour grimper les échelons de cette société secrète ou du moins pour en faire partie.

Alors ça danse sur fond de musique pop. Ça danse et ça rit. Ça pleure et ça boit. Mais c’est peut-être ça la vie.

[Moneyboys de C.B. Yi, sorti le 16/03/2022
Garçons de Cristal, par Xianyong Bai édition Picquier (??/01/2013)]

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samedi 26 mars 2022

"Il paraît pourtant bon garçon" (film)

Ils sont là avec leurs airs juvéniles. Mineurs, souvent, le visage doux. Seul leur regard les trahit, car la mort y danse sur fond blanc.
Personnages de romans, pourrait-on se dire. Des sortes de Dorian Gray à la physionomie charmante et l’âme ténébreuse. Ils sont trop beaux, trop souriants, trop mélancoliques. Des Werther en devenir. Nous les aimons, sommes fascinés par ces meurtriers aux jolies boucles encore gainées de l’enfance. Ce sont des anges à la manière de Carlos Robledo Puch, tueur en série argentin, de moins de 20 ans, qui remit en question la physionomie acceptable des meurtriers. Peut-on être beau et assassin ? Est-ce qu’être tué par un joli minois est plus acceptable que par un Joseph Vacher (si bien renommé Joseph Bouvier dans le Juge et l’Assassin).

Carlos Robledo Puch
Ces tueurs ne se cantonnent jamais aux pages des romans. Ils sont vrais, existent. Nous les croisons parfois, sans le savoir. Des meurtriers en devenir, qui depuis l’enfance fomentent leurs envies de sang jusqu’au passage à l’acte. Il est difficile à croire, encore moins quand le coupable est un adolescent qui se rend de lui-même, un 1er septembre 1905. Il se décline sous l’identité de Bruno Reidal et a décapité un gamin d’une douzaine d’années.



Pourquoi ? C’est une question simple et naïve. « Pourquoi avez-vous fait ça ? » Que se passe-t-il dans la tête d’un adolescent de 17 ans, pour en venir à ça ? Les tueurs interrogent l’humanité tout entière. Le pourquoi est la question universelle par excellence. De la France au Japon, en passant par l’Amérique, on se demandera toujours, pourquoi ?

Vincent Le Port, réalisateur du film au titre éponyme au nom du tueur, ne donne pas de réponse. Cependant, il a creusé les carnets du jeune meurtrier, les a transposés à l’écran, a déroulé le fil d’une existence paysanne où Dieu est important où les pulsions sont beaucoup trop présentes. Il dépose un regard simple sur cette histoire, de plans sans pathos, à la lumière fraîche, voire glacée des villages de campagne, des prisons dépouillées. Bruno Reidal, joué par l’excellent Dimitri Doré a le visage terrible. Ses joues sont encore gorgées d’adolescence, sa bouche porte le pli des enfants. Mais ses yeux, eux… Ils se cachent dans l’ombre de ses arcades proéminentes. Ses cernes creusent les joues, forment une croix sur sa figure pâle. Et la voix d’enfant qui s’expulse une première fois, hors de sa gorge, étonne. La face meurtrie a la tonalité enfantine, une cloche vocale encore empreinte d’innocence.

Il y a sans doute, dans la manière de dresser ce portrait quelques inspirations du film Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… de René Allio. Et Pierre comme Bruno portent en leur sein le même mystère. On a bien du mal à comprendre le sens de ce passage à l’acte. On se passionne à le décortiquer, sans trop savoir où ça mène. Vincent Le Port nous ballotte au gré des souvenirs de Bruno Reidal et nous laisse pantois, comme la police et les médecins de l’époque.

Finalement, la cruauté d’un meurtre réside sans doute davantage dans l’incompréhension du geste que dans l’horreur de la scène de crime. Et, devant la froideur du visage de Bruno, devant le malaise qu’inspire sa pose gauche à l’épaule plus basse que l’autre, on s’en veut d’être incapable de haïr ou d’avoir pitié. Une drôle d’indifférence nous prend. Qu’il vive ou qu’il meurt nous importe peu. Il n’y a qu’un pourquoi, qui vaille.

… Mais méfiez-vous toujours « de ces fous qui violentent et signent leur acte pervers, en taillant à même la chair, de leurs victimes innocentes. » (Jean Roger Caussimon, dans le Juge et l’Assassin de Bertrand Tavernier).

[Bruno Reidal de Vincent Le Port, sorti le 23/03/2022
Photo du tueur Argentin Carlos Robledo Puch
Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur et mon frère... de René Aillio, sorti en 1976]

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mercredi 23 mars 2022

« C’est fini, le rideau est tombé » (roman)

Sa voix grouille de mots qui trébuchent les uns sur les autres. Il veut en dire beaucoup, trop même. Dans sa langue se bousculent les récits de guerres et de vies, de la sienne, de celles de ceux qu’il eut en amis, en père. Il parle de ses bégaiements aussi. Depuis l’enfance, il est comme cela, à agglutiner les lettres, à « di-di-dire » les choses. Et ce qui fut une tare, une moquerie pour l’enfant bègue, devient une force folle, cachée dans la discrétion d’une bouche.
Sorj Chalandon possède de cette aura invisible. Il pourrait se fondre dans la masse, tout en se faisant trahir par le timbre de sa voix fiévreuse. Il lâche sans crier gare des paroles dressées d’humour crissant. Il se raconte, coule une vie d’enfant « préparé à tuer Charles de Gaulle » à douze ans. Il rit en le disant, son oeil brille de l’histoire. Les gens l’écoutent, s’étonnent, s’horrifient, mais lui, il est dans le spectacle de sa personne, dans la représentation de Chalandon.

Il est une pièce de théâtre à lui seul. En a peut-être conscience lorsqu’il parle d’Antigone d’Anouilh dans le quatrième mur. Dans ce livre, il raconte sa catharsis. Georges c’est lui, premier prénom, abandonné pour Sorj. Georges, c’est son soi mauvais. Il écrit, dit-il, parce que « le roman te permet de tuer le barbare qui est en toi. » Ses histoires sont liées à sa vie de reporter de guerre. Il a vu le Liban, il a vu Imane (personnage du quatrième mur), morte, allongée de travers dans un lit, le corps en souffrance. Et il l’a relevé. C’était nécessaire « pour partager. Je partage la guerre. » C’est ça. Dans ses romans, des morts qui se réveillent, qui parlent d’eux, cherchent des réponses à la cruauté. N’en trouvent pas qui vaillent et retombent avec horreur. Les livres se succèdent en tourbillons. Chalandon s’enrage encore, cherche des réponses, propose des contextes où ses doubles évoluent, se cassent la figure, pleurent. Il dit encore : « Je pense que tu écris lorsque tu as quelque chose qui te bouleverse, qui hante ta vie entière. » Derrière ses mots, on devine les troubles, la peur du vide et ces yeux qui ont trop vu.

Il ne faut pas croire que dans son écriture il y a une forme de réparation, Chalandon n’est pas de ces écrivains, qu’écrire guérit. Il se place davantage aux côtés d’une Marguerite Duras qui avouait qu’écrire était une douleur. Chaque mot est un combat. Dans le cas de Chalandon, le mot est bègue, la langue française est une litanie de phrases courtes qui évitent le faux pas. Ce sont aussi des énumérations d’adjectifs pour toucher au plus près une réalité. Sans doute.

Et vient le dernier roman. Enfant de Salaud. Un mot de colère, il n’y a que ça chez Chalandon.
Encore une fois, on descend dans les affres de son âme. Le père présent-absent, le traître, la guerre qui se dit, l’incompréhension des uns pour les autres, les tensions qui surgissent au coin des rues où le fils abasourdit pousse forcément le père âgé, pour lui faire avouer, pour le secouer de ses mensonges.
C’est une histoire de trahison, de fantasmes brisés. Lui qui a passé l’enfance à croire à un père combatif, glorieux, se retrouve brusquement devant la réalité d’un traître, après avoir découvert les papiers relatifs à un procès. Et tandis qu’il couvre en tant que journaliste le procès du terrible Klaus Barbie justement, Samuel, le personnage du roman, en intente un autre, intime avec son père.

Que ça soit ici ou dans ses précédents titres, Sorj Chalandon poursuit une quête veine. Ses textes peuvent être lus comme les diverses tentatives de mise en scène d’une même pièce. Dedans, toujours la même typologie de personnages : le traître, le trahis, ceux qui subissent.

On ne saura si à ce dernier titre qui clôt le triptyque du père comme il aime à le dire, Sorj Chalandon aura trouvé une réponse. Sans doute n’y en a-t-il pas. Son père est mort. Personne ne saura ce qui fait d’un gamin de vingt-deux ans, un traître, puis un père, puis un mort. On ne peut comprendre l’autre malgré tous les mots, toutes les envies ou archives recoupées. C’est remarquable comme Chalandon persiste à l’exercice depuis dix-sept ans, sans toucher la vérité. Il a relevé bien des morts, les a tous dressés sur ses scènes, plaçant ici et là ses acteurs zombies pour les faire jouer encore et encore la même chose.
Maintenant qu’il va sur ses soixante-dix ans, il s’avoue las de l’exercice. Son énergie va ailleurs, dans son travail journalistique, dans sa famille peut-être.
« C’est fini, le rideau est tombé » lâche-t-il encore, l’oeil au loin.
Et tandis que du bout des lèvres, nous lui demandons comment fera-t-il face à cette réalité, à ce trou béant que l’exercice d'écrire comblait, il ajoute que oui « ça sera le vide. C’est terrifiant. » et il répète « ça sera terrifiant, oui. »

Les morts sont terribles, leurs secrets nous gangrènent et nous tiennent debout.
Les mensonges de nos proches, font de nous des Sisyphe, qui roulent inlassablement la même pierre. Est-ce un drame ? Sans doute pas, sinon Sorj Chalandon ne serait pas cet homme drôle et souriant.

Et comme Camus le décrit dans le mythe de Sisyphe « On ne nie pas la guerre. Il faut en mourir ou en vivre. Ainsi de l'absurde : il s'agit de respirer avec lui ; de reconnaître ses leçons et de retrouver leur chair. À cet égard, la joie absurde par excellence, c'est la création. »

[Enfant de Salaud, par Sorj Chalandon édition Grasset (18/08/2021)
Le Quatrième mur, par Sorj Chalandon édition LDP(20/08/2014)
Le Mysthe de Sisyphe, par Albert Camus, édition Folioessais (21/02/1985)]

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jeudi 10 mars 2022

La vérité derrière un nez (Alberto Giacometti, artiste)

« Merde ! Ça ne va pas »
ruminait Giacometti, dans le fond de son atelier, à peindre et sculpter la belle Annette, son frère Diego ou son ami japonais Yanaihara.
Rien n’allait, rien n’irait, sauf dans l’alignement des bons jours. Artiste passionné, les mains cramponnées au travail, le regard scrutateur et merveilleux, Giacometti est de ces hommes au génie né de l’acharnement, à l’intelligence de la main et de l’esprit.

Catherine Grenier a fouillé sa vie, dressé son portrait dans une biographie publiée chez Flammarion, laquelle porte le souffle des relations du XXe siècle, lorsqu’être artiste c’était appartenir au groupe fantasque de Picasso, vivre de peu et des repas dans les bistrots de Montparnasse et de Montmartre.

Au fil des pages, on découvre le chemin de cet étonnant personnage aux cheveux de fer. Né en Suisse d’un père peintre, au sein d’une famille soudée, Giacometti a toujours été poussé vers les chemins de l’art. Dessin, école d’art, lettres aux parents qui le soutiennent dans ses choix, Alberto se dévoile très vite comme un intrigant. Ses camarades sont fascinés par sa présence-absence. Chaleureux, amoureux des hommes, Alberto n’en demeure pas moins un être hors du monde, dont le regard scrute les âmes, défait les chairs, dans une recherche de vérité et de réel impossible à atteindre. Il s’épuise ainsi dans le détail d’un pied plutôt que la représentation entière des nus qui posent à l’école. Il fatigue certains de ses professeurs qui sont encore incapables de comprendre qu’est en train de naître la nouvelle génération d’artistes : ceux qui mettront l’art sans dessous dessus, qui créeront de nouveaux langages, de nouvelles couleurs.

C’est encore trop tôt.

Prophète artistique venu de la Suisse, Alberto s’installe à Paris vers Montparnasse alors prisée par les intellectuels. Pour beaucoup de nous, qui ne connaissons Montparnasse que sous les traits des buildings et des hommes en costume, il est difficile d’imagine l’effervescence que nourrit ce quartier, bien que quelques malheureuses reliques demeurent : théâtre au fond d’une rue, devanture d’un ancien café…
Mais le fait est là, le XXe siècle accueille une faune devenue fierté nationale. Pêle-mêle s’y croisent Picasso, Chagall, Balthus, Apollinaire, Breton, Man Ray, Zadkine, Crevel, Juan Gris, Matisse… Tant et tant de noms qui se lient dans les projets, une vision du monde à venir.

Giacometti évolue dans ces groupuscules. Son atelier est un lieu de passage où il est constamment fourré. Il passe des journées, des nuits à sculpter, reprendre ses plâtres, défaire ses peintures dont la satisfaction ne vient jamais. Il n’aura de cesse de remplir ses carnets de réflexions à ce sujet. Comment saisir le réel ? Comment creuser les peaux et les os pour en saisir l’âme ? Giacometti s’y attelle, ses sculptures naissent en brutalité dévoratrice d’espace. Ses modèles dont son frère Diego acceptent de ce Sysiphe qu’il retourne leurs viscères dans le plâtre. Le témoignage le plus touchant de cette relation à l’art et au poseur, sera Yanaihara, ce philosophe japonais qui entretiendra toute sa vie durant une relation forte avec Giacometti - allant jusqu’à jouir d’Annette. Il décrira l’acharnement de l’artiste et sa dureté. Ses modèles posent des heures sans devoir bouger, dans son atelier de poussière. Des heures où le moindre mouvement met en colère Giacometti connu pourtant pour sa douceur. Quand il fait de l’art, plus de douceur. Quand Giacometti tient le plâtre ou la peinture, il est animé du besoin primitif de comprendre. Qu’importe la brûlure de la nuque et du dos, qu’importe que l’ennui châtie l’âme du poseur… Qu’importe, parce qu’on ne peut résister à l’oeil fiévreux de cet artiste capable de dire que le nez de Yanaihara est un monde en soi.

Par la biographie de Catherine Grenier, on devine en partie le cosmos ardent qui coule dans les veines de Giacometti. Et cependant, ce n’est pas tout. Elle trace les grandes lignes de ses relations au monde. Car loin d’être un Van Gogh maudit, Giacometti connaîtra le succès de son vivant. Ses sculptures d’hommes et de femmes feront le tour du monde. Les collectionneurs américains y voient de l’intérêt, de même que les Italiens. Giacometti fait parti, avec nombreux de ses contemporains, des nouveaux piliers de l’art.

Ce qui est étonnant, c’est que Giacometti se distingue des autres artistes par la relation privilégiée qu’il entretiendra toute sa vie avec sa famille. Si son frère Diego le suit dans tous ses mouvements, Giacometti sera surtout le fidèle enfant de ses parents avec il correspondra régulièrement. Est-ce cet amour filial qui le tuera deux ans après la mort de sa mère ou bien sa vie tumultueuse, faite d’alcool, de cigarettes et d’une hygiène de vie globalement mauvaise ?

En tout cas, s’il est de ces êtres sur lesquels on ne se lasse pas d’écrire, la réédition de sa biographie par Catherine Grenier amène un jalon de plus sur la compréhension d’un homme, d’un siècle également.

…

Bien sûr, si cette biographie est de belle qualité, j’invite les amoureux de Giacometti à se tourner vers les textes publiés en partie chez Allia, dont Avec Giacometti, par Yanaihara Isaku.

[Alberto Giacometti, par Catherine Grenier édition Flammarion (09/03/2022)
Photographie d'Alberto Giacometti avec Yanaihara
Avec Giacometti, par Yanaihara Isaku, édition Allia (11/2014)]

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mardi 8 mars 2022

Condorcet ou l'étoile filante des Lumières (socio/féminisme/histoire)

Le 8 mars 2022, le 8 comme un signe infini où retentit le glas des femmes, celles qui n’ont pas pu faire leur trou dans le monde, si bien qu’on leur lance encore et toujours, depuis 1975, une journée à elles, une journée internationale du droit des femmes. Moment propice pour qu’elles libèrent leurs voix, leurs corps des carcans moqueurs du patriarcat.
Depuis combien de temps cette guerre des sexes existe-t-elle? Trop longtemps. De l’Antiquité où elles n’étaient que de petites filles sous la tutelle des hommes, au siècle des Lumières même dans cet humanisme qui les a balayés, jusqu’à maintenant lorsqu’on s’affole depuis notre vigie française, du recul dramatique des droits des Afghanes, obligées à l’éducation dans la clandestinité quand elles ne sont pas juste réduites à l’esclavage domestique.

Dans ce sombre tableau où le corps et la conscience féminine sont muselés, quelques êtres plus lumineux que leurs confrères s’insurgent pour elles et leur reconnaissent un droit citoyen les souhaitent à l’égal de l’homme.

Condorcet fait parti de ces étoiles filantes, qui brillèrent par une pensée d’avant-garde et qui par cela même fut effacé durant 150 ans. Homme du siècle des Lumières (1743-1794) à la fois mathématicien, philosophe et politicien, il s’est fait remarquer comme défenseur du droit des femmes, mais plus généralement des opprimés, allant jusqu’à participer à « la société des amis des noirs », laquelle était contre l’esclavage.

Mais que peut un seul homme contre toute une société ? Peu de choses et, sous le refus de la nouvelle constitution, pointé du doigt comme un traître, voici qu’il fut traqué, arrêté et jeté en prison, mourant dans des circonstances non élucidées.
Sa mort et sa voix font de lui un mythe que l’on redécouvre et sur lequel se sont déposés les jalons du féminisme, de son intuition pour la nécessité de l’éducation des femmes. Il excelle notamment à ce sujet dans la rédaction d’une lettre à sa fille, message testamentaire pour une petite âgée de 5 ans et qu’il saura ne pas voir grandir, puisque Robespierre le veut mort.

À l’occasion de la sortie du texte sous format poche, Nathalie Wolff et Laura El Makki proposent une préface à la fois historique et sensible de Condorcet. Elles dressent le portrait paradoxal d’un homme discret, à la voix qui peut trembler, mais qui est aussi appelé le « Condor » par ses pairs.
Humaniste trop-humaniste, il voyait dans l’Amérique une terre d’égalité et s’insurgeait dans ses échanges avec Jefferson du peu de considération que l’on portait au sort des femmes alors qu’en Italie l’une d’elles : Laura Bassi (1811-1778) mathématicienne et physicienne italienne avait une place de professeure à l’université, par exemple.

Décrit aussi comme l’ami des femmes, Nathalie Wolff et Laura El Makki nous rappellent sa sensibilité et la terreur que fut sans doute la fin de sa vie lors de la rédaction de ses dernières recommandations pour une enfant, dont il sait qu’elle grandira dans une société d’hommes (et sous Napoléon, mais ça, il ne pouvait pas le prévoir !). Pour elle, il osera imaginer une vie digne où la voie du mariage n’est pas la seule, où l’indépendance du coeur et de l’esprit sera une nécessité.

Enfants du XXI siècle, nous mesurons les 150 ans qui nous séparent de ces conseils. Des avancées ont eu lieu : droit de vote des femmes (1944), dépénalisation de l’IVG (1975), une femme Première ministre (1991) ou plus récemment la reconnaissance des couples lesbiens et femmes seules pour la PMA (2021).
Pourtant, nous continuons à gratter nos droits. Nous sommes encore trop proches de ce que demandait Condorcet. L’éducation des femmes, que nous pensions absolue reste fragile lorsque nos yeux se portent sur les Afghanes, sur les Indes aussi.
Les femmes restent trop souvent écrasées ou moquées dans leurs tentatives de se libérer.

Il y a tant à dire et à faire encore. Tant de Condorcet nécessaires.
Nathalie Wolff dira à ce propre une chose qui m’apparaît d’une justesse terrible : les lois se créent de manière impérieuse. Il faut encore faire l’expérience des drames pour qu’une loi soit votée. L’affaire Tonglet-Castellano (1978) sur la question du viol en est la plus dramatique illustration.

Et si, Laura El Makki s’attriste que nous soyons toujours « bloquées entre la vie et le droit » nous oserons croire en un avenir optimiste, dans lequel les conseils d’un père pour sa fille se transformeront en simples conseils à son enfant, effaçant les frontières entre fille et garçon.

En attendant il demeure important de porter haut ces textes, de les lire et relire, de les offrir à ceux qui nous entourent, pour que chacun prenne la mesure du chantier de nos espoirs, pour aussi y trouver la force d’être femme, d’être humain, simplement.

[Conseils à sa fille et autres textes de Nicolas De Condorcet, préfacé par Nathalie Wolff et Laura El Makki, édition Gallimard (03/03/2022)
Portrait de Laura Bassi, peintre inconnu
Manifestation du 07/02/2022 pour le droit des femmes, photo d'Amaury Cornu]

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